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Afrique centrale : Le changement climatique au cœur des conflits agropastoraux

La pression croissante sur l’eau, les terres et les pâturages transforme la cohabitation entre agriculteurs et éleveurs en une équation explosive en Afrique centrale. Sous l’effet du changement climatique, des initiatives locales et des solutions durables tentent pourtant d’ouvrir des chemins d’apaisement.

En Afrique centrale, le changement climatique n’est plus une abstraction scientifique. Il se manifeste sur le terrain par des saisons sèches plus longues, des points d’eau qui s’assèchent et des terres agricoles qui grignotent les anciens couloirs de transhumance. Dans ce contexte, la coexistence entre agriculteurs sédentaires et éleveurs mobiles devient de plus en plus fragile. Selon l’agroéconomiste camerounais Esdras Njombe, coordonnateur de l’ONG Actions pour l’éducation au Cameroun (APEC), la racine du problème se trouve dans la concurrence accrue pour des ressources devenues rares. L’expansion agricole, combinée à des pratiques parfois peu durables, réduit les espaces de pâturage et alimente des conflits souvent récurrents, surtout pendant la saison sèche.

La transhumance, facteur aggravant

À ces tensions locales s’ajoute la dimension transfrontalière de la transhumance. Dans l’Est du Cameroun, par exemple, des éleveurs en provenance de la République centrafricaine traversent les frontières à la recherche de pâturages et d’eau. Ce mouvement saisonnier, vital pour le bétail, se heurte parfois aux cadres juridiques nationaux et aux usages locaux, accentuant les incompréhensions et les affrontements. Pour les organisations de terrain, ces conflits ne sont pas une fatalité, mais le symptôme d’un manque d’anticipation et de gouvernance des ressources naturelles.

Anticiper plutôt que réparer

La prévention apparaît comme la clé. Esdras Njombe plaide pour une approche structurée reposant sur des infrastructures adaptées et partagées. Il s’agit notamment d’aménager des points d’eau, de baliser des pistes de passage pour le bétail et de délimiter clairement les zones agricoles et pastorales. Ces espaces doivent être connus, reconnus et acceptés par tous les acteurs concernés. La sensibilisation joue également un rôle central. Former agriculteurs et éleveurs aux pratiques durables et à la co-gestion des ressources naturelles, tout en mettant en place des mécanismes locaux de dialogue et de médiation, permet de désamorcer de nombreux conflits avant qu’ils ne dégénèrent.

Le fourrage cultivé, une piste prometteuse

Dans certaines localités, des solutions innovantes émergent. À Boubara, dans l’arrondissement de Ketté, des éleveurs regroupés au sein de la coopérative « Cohésion Sociale » ont fait le pari de la culture fourragère. Accompagnés par la coopération allemande à travers le projet PROCAR, ils produisent du Brachiaria, une plante riche en protéines destinée à l’alimentation du bétail. Cette initiative, qui implique des femmes et des réfugiés centrafricains, réduit la dépendance à la transhumance et limite les incursions dans les champs agricoles. Au-delà de l’alimentation animale, la vente du fourrage devient une source de revenus et un vecteur d’autonomie économique pour les éleveurs.

Renforcer la résilience climatique

Pour les chercheurs, la gestion durable des conflits agropastoraux passe par un renforcement global de la résilience climatique des communautés. Le Dr Yacoub Dabio insiste sur la nécessité de restaurer les écosystèmes, de promouvoir la gestion participative des ressources naturelles et d’intégrer des solutions fondées sur la nature dans les politiques publiques. À court terme, le développement d’infrastructures résilientes pour soutenir la production agro-sylvo-pastorale est crucial afin de réduire la pression sur les ressources. À plus long terme, des systèmes dits « climato-intelligents » devront être déployés pour assurer l’adaptation des communautés et une véritable sécurité climatique.

Le défi du financement et de la coopération régionale

Reste la question centrale du financement. L’adaptation au changement climatique en Afrique souffre encore d’un déficit de ressources stables et accessibles, alors même que les communautés vulnérables sont en première ligne. Pour les experts, faire de la sécurité climatique une priorité nationale et régionale, intégrée aux plans de développement et aux mécanismes de financement, est désormais incontournable. Dans une région où le climat redessine les équilibres sociaux, la paix entre agriculteurs et éleveurs dépendra de la capacité collective à anticiper, dialoguer et investir durablement.

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