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Fiscalité numérique : Influenceurs et créateurs de contenus au Cameroun, entre fantasme fiscal et réalité juridique

Depuis quelques jours, les réseaux sociaux camerounais bruissent d’une rumeur persistante : l’État voudrait instaurer une « taxe influenceur », indexée sur le nombre d’abonnés. Derrière cette polémique virale se cache pourtant une réalité juridique bien différente. Analyse des textes fiscaux en vigueur et des réformes réellement engagées.

Tout est parti de propos tenus lors de la présentation du budget de l’État à Ngaoundéré. Très vite, certaines lectures approximatives ont fait croire à l’instauration imminente d’un impôt inédit ciblant spécifiquement les influenceurs, voire leurs audiences numériques. L’idée d’une taxation fondée sur le nombre d’abonnés s’est alors propagée à grande vitesse, alimentant inquiétudes et indignations. Mais à y regarder de plus près, aucune loi camerounaise ne prévoit une telle mesure. La confusion résulte d’un amalgame entre deux dispositifs fiscaux distincts, l’un visant les particuliers, l’autre les grandes entreprises du numérique.

Sur le plan juridique, les créateurs de contenus et influenceurs ne constituent pas une catégorie fiscale à part. Ce sont avant tout des particuliers exerçant une activité génératrice de revenus. Publicité, partenariats, monétisation de vidéos ou abonnements payants relèvent tous d’une logique économique classique. Depuis la loi de finances 2024, le Code général des impôts a explicitement intégré les revenus tirés des plateformes numériques dans le champ des Bénéfices non commerciaux (BNC). Les particuliers qui vendent des biens ou fournissent des services via des plateformes numériques sont ainsi soumis à une retenue à la source de 5 %. Cette règle s’applique sans distinction, qu’il s’agisse d’un consultant, d’un formateur en ligne ou d’un créateur de contenus. Autrement dit, il ne s’agit ni d’une nouvelle taxe, ni d’un dispositif ciblant spécifiquement les influenceurs.

Contrairement aux rumeurs, aucun texte fiscal en vigueur ou en préparation ne prévoit de taxation fondée sur la taille d’une communauté en ligne. Le nombre d’abonnés n’est ni un fait générateur d’impôt, ni un critère d’imposition pour les particuliers. La source de la confusion se trouve ailleurs : dans une réforme destinée aux entreprises numériques étrangères opérant au Cameroun sans y être physiquement implantées.

La loi de finances 2026 introduit la notion de « présence économique significative ». Elle permet désormais d’assujettir à l’impôt sur les sociétés des entreprises étrangères qui réalisent des activités numériques au Cameroun, même sans filiale locale. Sont principalement concernées les plateformes de streaming, les services de publicité en ligne, les marketplaces, les services de cloud ou toute prestation fournie par voie électronique. Deux seuils déclenchent l’imposition : un chiffre d’affaires annuel d’au moins 50 millions de FCFA ou une base minimale de 1 000 utilisateurs situés au Cameroun.

En l’absence de comptabilité locale, la loi retient une base forfaitaire : 10 % du chiffre d’affaires est considéré comme bénéfice imposable, taxé au taux normal de 30 %. Le prélèvement effectif représente ainsi environ 3 % du chiffre d’affaires réalisé sur le territoire.

Ce mécanisme n’a rien d’isolé. Plusieurs pays africains ont adopté des dispositifs similaires pour capter une partie de la valeur créée par l’économie numérique. Les taux appliqués varient entre 2 % et 5 % selon les pays. Pour le Cameroun, l’administration fiscale estime les recettes potentielles à environ 5 milliards de FCFA par an, un montant appelé à augmenter avec la croissance des usages numériques.

Au final, la controverse autour de la « taxe influenceur » illustre surtout un déficit de pédagogie fiscale et la puissance des raccourcis viraux. Les créateurs de contenus ne sont pas visés en tant que tels, encore moins en fonction de leur popularité. Ce sont les revenus qui sont imposables, comme dans toute activité économique, et les nouvelles mesures concernent avant tout les géants mondiaux du numérique.

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