Savonnerie : Le Cameroun fait entrer un produit industriel dans le cercle des locomotives de l’export
Avec près de 53 milliards de FCFA de recettes à l’export en 2025, le savon de ménage s’installe parmi les dix produits qui rapportent le plus de devises au Cameroun. Sa progression, plus rapide en valeur qu’en volume, traduit la montée en puissance d’une industrie de transformation locale. Mais cette dynamique reste exposée à une faiblesse structurelle : l’insuffisance de l’huile de palme, principale matière première de la filière.

Le paysage des exportations camerounaises demeure largement dominé par les matières premières et les produits issus de leurs premières transformations. Pourtant, une nouvelle catégorie commence à gagner du terrain : celle des biens manufacturés localement. Le savon de ménage en morceaux en fournit une illustration. D’après le Rapport sur l’état de la compétitivité de l’économie camerounaise en 2025, publié par le Comité de compétitivité, ce produit a représenté 1,7 % des recettes d’exportation du pays, ce qui lui permet de se classer au neuvième rang des principaux produits exportés, devant le caoutchouc brut. Cette performance intervient dans un panier d’exportations où le cacao brut reste largement en tête avec 25,8 % des recettes, suivi du pétrole brut (22,5 %), du gaz naturel liquéfié (11,6 %), de la pâte de cacao (8,3 %), des bois sciés (5,3 %), du coton brut (4 %), du beurre de cacao (3,7 %) et de la banane (2,2 %). À eux seuls, les dix principaux produits concentrent près de 86,4 % des recettes d’exportation.
Une progression qui dépasse celle des volumes
Les statistiques de l’Institut national de la statistique montrent que la performance du savon ne repose pas uniquement sur une augmentation des quantités expédiées. En 2025, le Cameroun a exporté 74 208 tonnes, contre 56 624 tonnes un an auparavant. Le volume a ainsi progressé de 31,1 %. Dans le même temps, les recettes sont passées de 34,286 milliards à 52,938 milliards de FCFA, soit une croissance de 54,4 %. Cette différence entre la dynamique des volumes et celle de la valeur constitue un élément particulièrement intéressant pour les analystes. La valeur moyenne d’une tonne exportée est passée d’environ 605 500 FCFA en 2024 à 713 400 FCFA en 2025, soit une progression proche de 18 %. Cette évolution peut traduire à la fois une amélioration de la valorisation du produit, des changements dans les marchés desservis ou encore une évolution des prix. Elle montre surtout que l’augmentation des exportations ne se limite pas à un simple effet de quantité.
Le Nigeria, un marché stratégique
La proximité du marché nigérian constitue un autre facteur important pour comprendre l’essor du savon camerounais. Les données disponibles sur les destinations, notamment celles de 2023, montrent que le Nigeria occupait déjà une place centrale. Cette année-là, les exportations camerounaises de savon vers ce marché atteignaient 27 milliards de FCFA, sur un total de 39,5 milliards de FCFA d’exportations camerounaises vers le Nigeria. Le savon représentait donc environ 68 % de la valeur des ventes camerounaises destinées à ce pays. À l’échelle mondiale, les 27 milliards de FCFA vendus au Nigeria correspondaient à environ 52 % des recettes générées par les exportations camerounaises de savon en 2023. Même si les données disponibles ne permettent pas de confirmer que cette structure s’est maintenue en 2025, ces chiffres illustrent le potentiel des marchés voisins pour l’industrie camerounaise.
Le paradoxe d’une industrie exportatrice dépendante des importations
La progression du savon met cependant en lumière une faiblesse plus profonde de l’appareil productif : le manque de matière première agricole. La filière oléagineuse camerounaise disposerait, selon les données communiquées par le gouvernement, d’environ 1,2 million de tonnes de capacités de raffinage installées. Mais ces infrastructures seraient généralement exploitées à seulement 40 à 50 %, faute d’un approvisionnement suffisant en huile de palme. Fin 2025, Tarek Daoud, directeur général d’Opalm, estimait le déficit national d’huile de palme à environ 300 000 tonnes. Pour les économistes, cette situation crée un paradoxe : le Cameroun dispose d’une capacité industrielle susceptible de produire davantage, alors que l’accès à la matière première limite son utilisation. Le gouvernement avait d’ailleurs autorisé dès 2023 l’importation de 200 000 tonnes d’huile de palme, contre 143 000 tonnes initialement envisagées, afin de sécuriser l’approvisionnement des raffineries et des savonneries.
Transformer davantage pour diversifier les exportations
L’ascension du savon dans le classement des exportations constitue ainsi un signal intéressant pour la politique d’industrialisation. Le produit montre qu’une transformation locale peut générer des recettes extérieures significatives et progressivement se rapprocher des grands produits traditionnels d’exportation. Mais la consolidation de cette position dépendra de la capacité à sécuriser durablement les intrants, à améliorer la productivité des unités industrielles et à élargir les débouchés régionaux. Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de produire du savon pour exporter, mais de construire autour de cette filière une chaîne de valeur locale suffisamment compétitive pour réduire la dépendance aux importations de matières premières.



