Analyse

Afrique Centrale : Une sous-région minée par la gabegie et l’enrichissement sauvage

En proie à des détournements massifs ; corruption galopante ; crime forestier et pétrolier…Etc. Cette course à une richesse illicite, flagrante et narguant positionne l’Afrique Centrale au dernier tableau des économies qui impactent tant sur continent que sur la scène internationale. Malgré les alertes au nom de la bonne gouvernance des institutions de Bretton Woods comme le FMI ou la Banque Mondiale ; les notes sévères des agences de notation financière telles que Fitch Ratings ; Moody’s et Standard & Poor.  Les familles Bongo ; Sassou ; Biya ; Deby et Obiang sont constamment cités dans des scandales financiers, leurs proches et affidés avec. Un phénomène qui n’épargne pas l’État central dont le train de vie continue d’être décrié au sein de l’opinion. Conséquence, les chantiers peinent à être achevés, la fracture sociale se creuse ; l’exécution budgétaire fait du surplace ; l’économie se détériore et une caste minoritaire prend le contrôle sous les feux d’un cirque yaoundéen prônant rigueur et moralisation. Loin d’Escobar et plus près du cartel de Medellin ; les ressources publiques continuent d’être siphonné par des groupuscules régnants, ce au mépris de toutes les luttes engagées, des initiatives mises en place pour faire décoller une économie sous-régionale qui lorgne une croissance de 3,8 % à fin 2027.

A défaut d’être jugé devant les juridictions nationales ou étrangères ; de Malabo à Yaoundé passant par Ndjamena, Bangui, Brazzaville et Libreville ; les chiffres cumulés de détournements publics, corruption y compris s’élèvent à plusieurs milliards de Fcfa. Des Chefs d’Etats eux-mêmes jusqu’aux membres de leur famille, hommes politiques, amis et connaissances, les scandales financiers de la zone Cemac présente des dénominateurs communs : ce sont les mêmes noms qui résonnent, et les ramifications sont quasiment similaires.

4 402 milliards en 14 ans, le scandale de trop des Bongo

4 ans après les mises en examen par la justice française de 10 membres dans l’affaire des biens mal acquis couvrant la période 1970-2010, le clan Bongo s’est une fois de plus illustré dans l’affaire Sylvia et Nourredin, respectivement épouse et fils de l’ex président Ali Bongo Ondimba. A l’origine, le détournement d’une somme équivalente à près de 98 % du budget révisé de l’État gabonais pour le compte de l’année 2024. Le procès ouvert le 10 novembre 2025 à Libreville a fait éclater au grand jour l’un des plus grands scandales financiers de l’histoire du pays. Selon les enquêtes, l’ex-première dame Sylvia Bongo Ondimba et son fils Noureddin Bongo Valentin, aujourd’hui condamnés par contumace à « vingt ans de prison », auraient détourné des fonds publics d’une ampleur sans précédent.

Véritable crime financier contre la République pour reprendre Ghislain Mapangou Mapangou, analyste économique et statisticien, les 4 402 milliards de FCFA détournés représentent près de quatre fois le budget du secteur de la santé, évalué à 141,14 milliards de FCFA dans la Loi de Finances 2025. Avec une telle somme, le pays aurait pu réhabiliter les hôpitaux, construire des centres médicaux dans chaque province et équiper durablement les structures existantes. Sur le plan macroéconomique, la somme détournée équivaut à « 22,7 % du Produit Intérieur Brut (PIB) nominal du Gabon en 2023, estimé à 19 388 milliards de FCFA ». Ce détournement représente donc près d’un quart de la richesse nationale, ce qui a fragilisé la croissance, limité les investissements publics et affaibli la confiance des partenaires internationaux. Les conséquences sont directes : ralentissement des chantiers publics, augmentation du coût de la vie, pression sur le budget de l’État et perte de crédibilité institutionnelle. Selon l’économiste Mapangou, « ces pratiques ont drainé les ressources vitales de l’économie, impactant sévèrement la capacité du gouvernement à investir dans les services publics et le développement humain ». Pour la population gabonaise, cette affaire sonne comme une humiliation nationale. Dans les quartiers populaires de Libreville, d’Oyem ou de Makokou, les témoignages se rejoignent : « comment comprendre qu’autant d’argent ait été volé pendant que nous manquons d’eau, de soins et d’emplois ? ».

Les Déby qui débitent

Le Tchad, pays pauvre et enclavé du Sahel, qui connaît des sécheresses prolongées, compte 18 millions d’habitants. Selon la Banque mondiale, 42,3 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté national, dans ce pays pourtant producteur de pétrole depuis 2003. Dans ce pays au climat capricieux, la famille Déby tient le pouvoir depuis plus de 30 ans déjà. Et les accusations sont la chose qui manque le mieux.

Courant novembre 2017, Idriss Déby Itno alors Chef de l’Etat avait été accusé d’avoir touché des pots de vin versés par des entreprises chinoises. Si le principal intéressé s’était défendu arguant n’avoir jamais été corrompu. Le nom de Cheikh Tidiane Gadio, ancien ministre sénégalais des affaires étrangères avait été évoqué, car c’est par son biais que des millions de dollars auraient transité pour atteindre des hauts responsables tchadiens afin que ceux-ci accordent des droits miniers et pétroliers à un groupe chinois entre 2014-2016.

Visé par une enquête du Parquet national financier de Paris pour des soupçons de détournement de fonds publics et recel, le scandale vestimentaire à 900 000 euros n’a pas épargné Mahamat Idriss Déby Itno devenu président élu du Tchad depuis le 06 mai 2024.   Si une enquête de Mediapart révèle que « les versements ont été opérés depuis une mystérieuse société baptisée MHK Full Business, enregistrée à N’Djamena, et disposant d’un compte au sein de la Banque commerciale du Chari (BCC), l’un des huit établissements bancaires agréés au Tchad ». Que, les fonds ont été virés le 1er décembre 2021 puis le 4 mai 2023, toujours selon le site d’investigation.

Contrairement à son père, le fils est resté de marbre face à ces accusations. La réplique est plutôt venue de Armand Gambaye Djegoltar Ndjerakor, conseiller à la communication à la présidence tchadienne, lequel décline toute responsabilité du Chef de l’Etat. Celui-ci a même dénoncé une « manipulation politique » orchestrée par un conseiller chargé des affaires présidentielles et ancien ministre d’Etat. Soutenant même via le livre écrit par Mahamat Idriss Déby, De Bédouin à président (2024, VA Editions), que ce dernier affirme n’avoir « jamais été un adepte des costumes », préférant « de loin nos habits traditionnels ».

Alors que l’enquête pourrait être élargie au patrimoine immobilier détenu par la famille Déby et son entourage en France, elle a été confiée à l’Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF). Sous le ciel de N’djamena ; des hommes proches de la famille Déby ont été condamnés courant 2025. Il s’agit notamment d’Idriss Youssouf Boy, ancien directeur de cabinet de Mahamat Idriss Déby Itno, et d’About Hachim, homme d’affaires et ex-maire d’Amdjarass. Brandi comme un pas décisif vers l’éradication de la corruption au sein de l’administration ; ces condamnations laissent plusieurs tchadiens dubitatifs.

Pour ces derniers, des personnalités de haut rang accusées de détournement de fonds sont souvent relâchées après des procès jugés superficiels, sans purger leur peine. On se souvient ici de la condamnation de l’ancien maire de N’Djamena, Mahamat Zen Bada, en 2012, ou des poursuites engagées en 2009 contre Haroun Kabadi, actuel président du Sénat, qui n’ont jamais purgé leur peine.

En août 2023, le gouvernement tchadien a instauré une autorité indépendante de lutte contre la corruption, remplaçant ainsi l’ancienne Inspection générale d’État (IGE). Malgré cette nouveauté, « Les gains liés à la corruption sont tellement importants que même les plus hauts responsables, au sein de l’État et ailleurs, s’y laissent entraîner … Il faudrait que le président de la République se place au premier plan … On ne pourra pas éradiquer totalement cette pratique, mais on peut en réduire les effets sur le pays », estime le coordonnateur de l’organisation tchadienne anticorruption (OTAC), Jacques Saham Ngarassal.

Le bail de l’épervier aux ailes cassées

A Yaoundé, la rigueur et la moralisation chères à Paul Biya sont devenues de simples slogans. Ni les dernières arrestations de l’opération Epervier courant 2019-2020 ou la mise en place de la commission nationale anti-corruption (Conac) n’ont dissuadé les affidés de l’actuel Chef de l’Etat à stopper leur kleptomanie financière. Critiqué pour ses nombreux courts séjours privés onéreux, Paul Biya a vu la plupart des plaintes portées contre lui classé sans suite par l’Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) de Paris. Un fait qui ne saurait le dédouaner de l’avis de certains analystes car, « si aucune preuve n’existe contre lui pour des faits de détournements, recel de fonds et bien d’autres ; son administration elle, prêche par un gangstérisme financier sans précédent », concluent t’ils. Dans la ville aux sept collines ; les faits de corruption ont généré plus de 167,6 milliards de FCFA de pertes entre 2021-2024, révèlent les données de la Conac. Loin de l’affaire Albatros qui a conduit plusieurs hauts responsables camerounais en prison. Ces dernières années, plusieurs scandales ont fait l’objet de débats notamment les affaires baptisées Covidgate ; Cangate ou encore Glencore.

Des milliards de francs CFA dédiés à la lutte contre le Covid-19 ont été détournés selon la Chambre des comptes de la Cour suprême. Dans son rapport d’audit, trente fautes de gestion sont identifiées et deux ministères sont visés : celui de la santé et celui de la recherche scientifique. Opacité dans la passation des marchés, dépassements des budgets alloués, détournements, surfacturations flagrantes… Les 180 milliards de francs CFA de fonds Covid (quelque 275 millions d’euros), devaient servir entre autres à l’achat d’équipements de protection, de tests, d’ambulances, de médicaments, et à la prise en charge de la quarantaine des voyageurs.

Cependant, début avril 2021, la présidence de la République avait repris, via la task force dirigée par Ferdinand Ngoh Ngoh, la gestion des fonds Covid-19 pourtant confiée depuis 2020 au Premier Ministre Joseph John Ngute et à son gouvernement. À en croire les auditeurs de la Chambre des comptes de la Cour Suprême, un test Covid-19 acheté chez MMC a coûté 17 500 francs CFA (près de 27 euros) l’unité, soit 10 415 francs CFA (près de 16 euros) plus cher que le prix du fabricant SD Biosensor qui le vendait à 7 084 francs CFA (près de 11 euros), ce qui a fait perdre à l’Etat 14,5 milliards de francs CFA.

Au plus près du Covidgate, surfacturations et marchés fictifs auront dominé un autre scandale financier dénommé Cangate. Plus de 1200 milliards de FCFA décaissés pour la construction des complexes sportifs et des infrastructures liées à la CAN 2021. Sur 51 marchés passés, 41 l’ont été de gré à gré (sans appel d’offre). Tout récemment, l’affaire Glencore met en cause des pots-de-vin estimés à 11 millions de dollars – environ 7 milliards de FCFA – versés à des responsables de la SNH et de la Sonara pour obtenir des cargaisons de pétrole brut à prix préférentiel entre 2011 et 2018.

 Sur le plan judiciaire, plus de deux ans se sont écoulés depuis que Paul Biya a autorisé la Société Nationale des Hydrocarbures à déposer une plainte devant le Tribunal criminel spécial, afin qu’une enquête soit ouverte. Des aveux de Glencore, il ressort que de hautes personnalités ont été corrompues dans cette affaire. Selon les éléments déjà connus, Glencore aurait racheté le pétrole camerounais environ 30% en dessous du prix du marché en échange des pots-de-vin. Les pertes sont donc considérables, d’ailleurs à fin août 2025, l’administration fiscale camerounaise a notifié à Glencore une dette de près de 11 000 milliards de FCFA, soit un peu moins de 20 millions de dollars, correspondant à des droits et taxes détournés.

Les Obiang, une affaire de biens mal acquis

Le 29 juillet 2021, la Cour de Cassation de Paris confirmait la condamnation du vice-président de Guinée Equatoriale, Teodorin Obiang. Accusé de détournement de fonds, il s’était constitué un important patrimoine en France sur une période de 14 ans. En effet, les biens mal acquis sont les biens mobiliers et immobiliers acquis par des dirigeants d’Etat grâce à des détournements de fonds publics de leur pays d’origine. Ils sont généralement investis à l’étranger grâce aux paradis fiscaux et judiciaires, ou grâce à la complicité de certains pays. Selon la Banque mondiale, entre 20 et 40 milliards de dollars (soit 18 et 36 milliards d’euros) seraient détournés chaque année.

Dans le cas de l’affaire Obiang, le vice-président est accusé d’avoir détourné environ 150 millions d’euros entre 1997 et 2011. Parmi les biens saisis lors de son arrestation en 2017, les autorités françaises ont saisi un hôtel particulier de l’avenue Foch d’une valeur estimée à 107 millions d’euros, ainsi que 17 voitures de luxe. Selon l’ONG Transparency, auteur de la plainte avec l’Association Sherpa, une telle somme pourrait permettre de vacciner trois fois l’ensemble de la population de Guinée Equatoriale.

La Guinée équatoriale est dirigée depuis plus de 43 ans par le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Troisième pays le plus riche d’Afrique subsaharienne en PIB par habitant en 2021 selon la Banque mondiale, le pays est classé 172ème rang mondial sur 180 dans le baromètre de la corruption de Transparency International. Derrière l’affaire Teodorin Obiang, le cas Ruslan Obiang Nsue, soupçonné d’avoir vendu un avion de la compagnie aérienne nationale, a fait écho en Guinée équatoriale. Fin novembre 2024, les autorités avaient ouvert une enquête après avoir constaté la disparition de l’appareil ATR 72-500 appartenant à la compagnie nationale, Ceiba Intercontinental, qui se trouvait depuis 2018 en révision de routine en Espagne.

Selon la télévision nationale équato-guinéenne, Obiang Nsue aurait vendu l’avion ATR à l’entreprise Binter Technic, spécialisée dans la maintenance aéronautique et basée à Las Palmas, sur l’île espagnole de Grande Canaries. Ancien secrétaire d’Etat chargé des Sports et de la Jeunesse, Ruslan Obiang Nsue directeur de Ceiba Aéroport, a d’abord été directeur adjoint de Ceiba Intercontinental puis directeur général. Des confidences de son vice-président de frère, « Ruslan Obiang a avoué qu’il était la personne qui a vendu l’ATR de Ceiba, je ne vais pas me laisser emporter par le familialisme ou le favoritisme, c’est pourquoi j’ai ordonné son arrestation immédiate et sa mise à disposition de la justice », avait alors indiqué sur Twitter Teodoro Nguema Obiang Mangue, surnommé « Teodorin.

Au Congo du sulfureux Kiki le pétrolier

Selon l’ONG Global Witness, le clan Sassou est accusé d’avoir détourné près de 70 millions de dollars des caisses du Congo-Brazzaville. Au-devant de ce scandale à la mafia sicilienne, Denis Christel Sassou Nguesso, le fils aîné des Sassou. Lors de son discours à la nation, en décembre 2018, le président du Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso, avait annoncé sa volonté de lutter contre la corruption. « Face aux délits économiques, quels qu’ils soient, il n’y aura ni menu fretin ni gros poissons », avait-il déclaré. Sauf qu’il devient normal de mener grand train, tels des multimillionnaires brillants de luxe et doués du génie corruptif dans la famille présidentielle.

Le 06 août 2019, les conclusions d’une enquête ont révélé comment Sassou fils a pu détourner près de 50 millions de dollars des caisses de l’Etat. Dans une spirale de sociétés écrans, Denis Christel Sassou Nguesso a opéré en osmose avec un ami de la famille, José Veiga. Ce dernier, ancien directeur du club de football de Benfica, à Lisbonne, est un homme d’affaires originaire du Portugal, où il est, depuis 2016, visé par une enquête pour fraude, corruption et blanchiment d’argent, en lien étroit avec les Sassou Nguesso.

Au sens global, les scandales financiers des familles présidentielles en Afrique Centrale freinent le développement économique en détournant des fonds publics, en décourageant les investissements privés et en creusant les inégalités sociales. Cela se traduit par une perte de revenus pour l’État, une mauvaise qualité des services publics (santé, éducation, etc.), et une confiance érodée entre les citoyens et leurs institutions, qui se traduit par une perte de confiance des investisseurs.

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