Conflit russo-ukrainien : Comment la Russie attire des jeunes Africains dans la guerre en Ukraine
Sous couvert d’emplois, de formations et de promesses d’ascension sociale, des réseaux liés à la Russie recrutent en Afrique subsaharienne des combattants non professionnels et des jeunes femmes destinées à l’industrie de défense. Une stratégie discrète, nourrie par la précarité économique et le rêve d’émigration, qui transforme l’espoir en piège mortel.

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022, le conflit a cessé d’être strictement européen. Moscou, comme Kiev, a cherché des soutiens au-delà de son voisinage immédiat. Mais la Russie s’est distinguée par la mise en place d’une véritable politique de recrutement d’étrangers, structurée et ciblée. L’Afrique subsaharienne, marquée par une forte jeunesse urbaine confrontée au chômage et à l’absence de perspectives, est devenue un terrain privilégié. Un rapport de l’Institut français des relations internationales (IFRI), publié en décembre 2025, met en lumière l’ampleur et les mécanismes de cette stratégie. Selon les autorités ukrainiennes, plus de 1 400 combattants africains auraient été identifiés dans les rangs russes, issus de plusieurs dizaines de pays du continent.
Des promesses d’emploi comme appât
Le recrutement repose d’abord sur des offres financières difficilement refusables dans le contexte africain. Salaires mensuels dépassant parfois 2 000 euros, primes à la signature, couverture médicale, voire accès accéléré à la nationalité russe : le discours est calibré pour séduire. Les annonces restent souvent vagues sur la nature réelle des missions, masquant l’engagement militaire derrière des formules floues ou trompeuses. Les profils ciblés sont variés. Aux côtés d’anciens militaires ou policiers, on retrouve des civils, des étudiants, des agents publics ou de simples travailleurs urbains. Pour certains, l’équation est brutale mais assumée : risquer sa vie à l’étranger en échange d’une rémunération jugée inaccessible dans leur pays d’origine.
Wagner et les réseaux de l’ombre
Dans un premier temps, la Russie a enrôlé des Africains déjà présents sur son territoire, parfois sous la contrainte. Puis, les réseaux se sont étendus directement sur le continent, notamment via le groupe Wagner dans des pays comme le Mali, le Burkina Faso ou la Centrafrique. Progressivement, le dispositif a gagné des États pourtant non alignés diplomatiquement sur Moscou, dont le Kenya, la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Cameroun. Ces recrutements s’appuient sur un maillage composite : intermédiaires individuels, agences de placement à l’étranger, structures culturelles, voire relais politiques. Plusieurs affaires récentes, du Kenya à l’Afrique du Sud, ont mis en évidence l’existence de filières organisées, parfois proches du trafic d’êtres humains.
Les femmes au cœur de l’industrie de guerre
Parallèlement aux combattants, Moscou recrute des jeunes femmes africaines pour travailler dans des complexes industriels liés à l’armement. Le programme « Alabuga Start », présenté comme une opportunité de formation professionnelle dans des secteurs civils, conduit en réalité nombre de recrues à participer à l’assemblage de drones militaires. Les conditions de travail décrites par certaines participantes contrastent fortement avec les promesses initiales : longues journées, rémunérations inférieures aux annonces et absence de véritable formation qualifiante. Beaucoup découvrent sur place que leur emploi est directement lié à l’effort de guerre.
« Chair à canon » sur le front
Une fois en Russie, les combattants africains reçoivent une formation militaire expéditive avant d’être envoyés sur le front ukrainien, souvent dans des unités d’infanterie ou de soutien logistique. Le taux de pertes est élevé. Des dizaines de Burkinabés et de Camerounais auraient déjà trouvé la mort, illustrant le caractère particulièrement risqué de ces engagements.
Des États africains encore timides
Malgré les alertes, la plupart des gouvernements africains tardent à réagir. Quelques exceptions émergent toutefois. Le Kenya et l’Afrique du Sud ont reconnu publiquement la présence de leurs ressortissants dans l’armée russe et engagé des démarches pour leur rapatriement. Des enquêtes sont également ouvertes dans plusieurs pays sur les recrutements liés à « Alabuga Start ». Selon l’IFRI, une prise de conscience plus large pourrait fragiliser cette politique russe de recrutement sur le continent. En attendant, pour de nombreux jeunes Africains, le mirage d’une vie meilleure continue de se transformer en billet sans retour vers une guerre qui n’est pas la leur.



