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Crypto et États fragiles : En Centrafrique, la blockchain promise au développement nourrit surtout les zones d’ombre

Présentée comme une voie vers l’indépendance financière, l’adoption des cryptomonnaies en République centrafricaine s’est heurtée à la faiblesse des infrastructures et à l’absence de garde-fous. Selon une enquête internationale, ces innovations ont surtout ouvert un terrain favorable aux flux opaques et aux réseaux criminels, loin des bénéfices annoncés pour la population.

En 2022, la République centrafricaine surprend le monde en faisant du bitcoin une monnaie légale, aux côtés du franc CFA. L’initiative s’inscrit dans une volonté affichée de desserrer l’emprise des circuits financiers classiques et d’attirer des capitaux étrangers. Dans la foulée, le pays lance le Sango Coin, présenté comme un outil pour financer des projets nationaux et valoriser ses ressources naturelles. Mais sous la pression des institutions régionales et du FMI, Bangui revient partiellement en arrière en 2023. Le bitcoin perd son statut officiel, tandis que les cryptomonnaies restent autorisées comme moyens de paiement. En 2025, une nouvelle étape est franchie avec le lancement du token $CAR, promu comme un symbole d’unité nationale et de renaissance économique.

Une “finance du futur” dans un pays hors connexion

Sur le terrain, l’écart entre discours et réalité est abyssal. Moins d’un habitant sur six à accès à l’électricité, et la couverture mobile reste limitée. Dans ces conditions, l’usage quotidien des cryptomonnaies demeure un luxe inaccessible pour la majorité des Centrafricains. L’argument de l’inclusion financière s’effrite : sans Internet fiable ni équipements numériques, les outils blockchain profitent surtout à une minorité urbaine et à des investisseurs étrangers. Le projet se transforme alors en stratégie d’attraction de devises, bien plus qu’en levier de développement populaire.

Quand les ressources deviennent des jetons

L’évolution la plus sensible intervient avec la tokenisation des richesses nationales. Une loi adoptée en 2023 permet de transformer des droits fonciers, forestiers ou miniers en actifs numériques échangeables. Concrètement, des milliers d’hectares de terres et de forêts peuvent désormais être vendus sous forme de tokens. En 2025, un décret autorise même la tokenisation de parcelles dans la Lobaye, avec des concessions prévues sur près d’un siècle. Les transactions, réalisées en cryptomonnaie, se font sans procédure d’identification stricte ni mécanismes solides contre le blanchiment. Ce système, vanté pour sa rapidité, inquiète par son absence de contrôles.

Un marché exposé aux manipulations

Le lancement du $CAR illustre la fragilité du modèle. Avant même l’annonce officielle, une grande partie de l’offre aurait été achetée par un portefeuille lié au développeur, donnant à ce dernier un pouvoir démesuré sur le marché. La valeur du token a plongé quelques heures plus tard, et les plateformes officielles sont devenues inaccessibles. Ce scénario rappelle l’échec du Sango Coin, qui n’a attiré qu’une fraction des investisseurs espérés. Les recettes générées restent floues et leur intégration dans les finances publiques n’est pas démontrée.

Le spectre d’une capture criminelle

Selon plusieurs organisations de surveillance, l’écosystème crypto centrafricain attire des fonds d’origine douteuse. L’absence de règles strictes et de capacités de contrôle ouvre la porte au recyclage d’argent illicite et au contournement de sanctions internationales. Des acteurs économiques controversés graviteraient autour de ces projets, brouillant la frontière entre innovation, affaires et réseaux transnationaux. Dans un pays où l’État peine déjà à réguler les secteurs classiques, la blockchain apparaît comme un accélérateur de vulnérabilités plutôt qu’un rempart.

Une souveraineté sans arbitre

Au cœur du débat se trouve une contradiction majeure : vouloir bâtir une souveraineté financière sans institutions solides pour la garantir. La technologie, en elle-même, ne remplace ni la justice, ni les administrations fiscales, ni les autorités de régulation. En Centrafrique, la blockchain devait être un raccourci vers la modernité. Elle est devenue, pour l’instant, un miroir grossissant des fragilités de l’État. Entre promesses d’émancipation et risques de prédation, l’expérience centrafricaine interroge l’idée même qu’une innovation numérique puisse, à elle seule, réparer un système économique et politique défaillant.

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