Géopolitique : À Sokoto, les bombes résonnent jusque dans les comptes du Nigéria

Les frappes américaines menées contre des groupes affiliés à l’État islamique dans le nord du Nigéria n’ont pas seulement déplacé des lignes militaires. Elles ont aussi agité les marchés, ravivant les interrogations sur la solidité financière d’un pays engagé dans une délicate phase de réformes. Entre dette sous tension, monnaie fragile et recettes pétrolières incertaines, Abuja avance sur une corde raide.
L’intervention aérienne américaine à Sokoto, conduite en coordination avec les autorités nigérianes, s’inscrit dans la lutte contre l’insécurité chronique qui mine le nord du pays. Mais l’onde de choc a dépassé le strict cadre militaire. À peine l’opération confirmée, les marchés ont intégré un risque géopolitique accru, rappelant combien la stabilité sécuritaire reste un déterminant central de la confiance financière au Nigéria.
Sur les places internationales, le pétrole Brent a réagi par une hausse technique, franchissant le seuil des 63 dollars le baril. Un mouvement classique en période de tensions, même si les zones pétrolières du Delta du Niger n’ont pas été touchées. Pour Abuja, ce signal est toutefois trompeur.
Malgré la remontée des cours, une part significative du brut nigérian peine à trouver preneur. Près de 20 millions de barils destinés aux chargements de fin et de début d’année restent invendus, pénalisés par une demande mondiale hésitante et la concurrence des producteurs moyen-orientaux. Résultat : la manne pétrolière, pilier des finances publiques, ne se traduit pas encore par un afflux de devises suffisant pour soulager le Trésor.
Les marchés obligataires ont, eux, réagi avec nervosité. Les euro-obligations nigérianes ont vu leurs rendements s’écarter, signe d’une prime de risque réévaluée par les investisseurs de Londres et de New York. Cette tension survient alors que l’État doit financer un déficit budgétaire persistant, dans un contexte où chaque point de base supplémentaire renchérit le coût de l’endettement.
La fragilité se reflète aussi dans la monnaie. Le naira, déjà affaibli par une inflation proche de 35 %, reste sous surveillance malgré une politique monétaire très restrictive de la Banque centrale. Toute perception d’instabilité supplémentaire réduit les entrées de capitaux et ravive le spectre d’une nouvelle dépréciation, aux conséquences sociales potentiellement lourdes.
À ces contraintes s’ajoutent des défis industriels. La maintenance de la raffinerie Dangote, pièce maîtresse de la stratégie d’autonomie énergétique, oblige le pays à poursuivre des importations coûteuses de carburants raffinés, grevant davantage les réserves de change.
Le gouvernement de Bola Tinubu doit désormais arbitrer entre impératifs sécuritaires et crédibilité macroéconomique. La question n’est plus seulement de contenir la menace armée, mais de convaincre les investisseurs que la trajectoire budgétaire et monétaire restera maîtrisée. Dans un monde où la géopolitique dicte de plus en plus l’humeur des marchés, le Nigéria joue une partie serrée : rassurer vite, ou voir la méfiance s’installer durablement.



