Gouvernance : Chez Castel, la bataille de succession se durcit et inquiète l’Afrique
Malgré une contestation massive de l’actionnariat familial, le directeur général du groupe Castel, Grégory Clerc, conserve provisoirement son poste. Cette crise de gouvernance, qui s’enlise au sommet de l’empire brassicole français, est suivie avec attention sur le continent africain, où le groupe joue un rôle industriel, fiscal et social majeur.

Le feuilleton de la succession au sein du groupe Castel a connu un nouvel épisode tendu début janvier à Singapour, lors d’une assemblée générale ordinaire de la holding IBBM, véritable centre de gravité de l’empire. À l’issue d’un conseil d’administration extraordinaire, Grégory Clerc, directeur général depuis 2023, a conservé ses fonctions alors même que sa révocation figurait à l’ordre du jour. Cette décision n’a pas éteint l’incendie. La famille Castel, actionnaire historique, affirme que près de 97 % des voix se seraient exprimées en faveur de son départ, dénonçant des procédés destinés à retarder l’exécution de cette volonté. Dans les médias français, plusieurs héritiers, dont la fille du fondateur Pierre Castel, accusent la direction actuelle de chercher à marginaliser la famille fondatrice.
Au-delà des querelles de gouvernance, l’enjeu est considérable pour l’Afrique. Castel n’y est pas un simple investisseur financier, mais un acteur industriel structurant. Le groupe contrôle des filiales emblématiques comme Boissons du Cameroun à Douala, la Solibra en Côte d’Ivoire ou encore la Société de Fabrication des Boissons en Tunisie. Même dans des contextes politiques sensibles, Castel a su maintenir ses positions. Au Burkina Faso, par exemple, la Brakina continue d’opérer malgré la dégradation des relations entre Ouagadougou et Paris. Cette capacité de résilience pourrait toutefois être fragilisée si l’instabilité au sommet venait à se prolonger.
Pour l’instant, l’activité opérationnelle des filiales africaines ne montre pas de signes de rupture. Mais leur dépendance aux décisions stratégiques prises à Singapour reste forte. Investissements industriels, extensions de capacité, modernisation des usines ou opérations de croissance externe pourraient être retardés par une gouvernance divisée. Dans des marchés africains très concurrentiels, où les brasseurs internationaux guettent la moindre faiblesse, un simple gel des décisions peut se traduire par des pertes de parts de marché. Certains signaux alimentent déjà les interrogations, notamment l’absence remarquée de figures historiques lors de conseils d’administration locaux, comme récemment à Douala.
Face à la fronde, Grégory Clerc met en avant ses résultats. Il revendique une année 2025 marquée par plusieurs acquisitions en Afrique et en Europe, l’ouverture d’une première distillerie au Congo et une dynamique d’innovation dans les filiales. Selon la direction, ces orientations auraient permis une progression de plus de 6,5 % des ventes de Castel Afrique, confortant le groupe parmi les leaders mondiaux du secteur. Mais la famille fondatrice conteste la méthode. Elle reproche au directeur général une concentration excessive des pouvoirs, une approche jugée trop financière et des décisions unilatérales, dont le départ de membres influents de la famille. Des voix africaines, y compris d’anciens dirigeants de filiales, se sont publiquement rangées du côté des héritiers, estimant que l’ADN du groupe ne peut être dissocié de la famille Castel.
Une nouvelle assemblée générale extraordinaire est annoncée, sans calendrier précis. Pour les États africains, les syndicats et les partenaires économiques, l’issue dépasse la simple question managériale. Castel est, dans plusieurs pays, l’un des premiers employeurs privés et un contributeur fiscal de premier plan. À l’heure où de nombreux gouvernements africains placent la souveraineté économique au cœur de leurs priorités, une guerre d’usure au sommet du groupe pourrait fragiliser la confiance et ternir l’image d’un champion industriel longtemps perçu comme un partenaire de long terme. La mousse est encore stable dans les cuves, mais la pression monte.



