Nouvelles dynamiques : La géopolitique des réseaux sociaux, entre influence, diplomatie et pouvoir numérique
Dans un monde interconnecté, les réseaux sociaux ne sont plus seulement des plateformes d’échange, mais des instruments de puissance géopolitique. De l’Amérique à l’Afrique, en passant par les révolutions populaires et les stratégies diplomatiques, l’influence numérique redéfinit les relations internationales et bouleverse les rapports de force. Ce phénomène, où chaque publication peut changer le cours de l’histoire, impose une nouvelle ère de gouvernance numérique, où la manipulation de l’information devient un levier stratégique majeur.

Les données stratégiques
Actuellement, nous sommes huit milliards de personnes sur la planète, selon le dernier comptage de l’Organisation des nations unies qui célèbrent 81 ans d’existence cette année. Et sur les huit milliards, environ six milliards ont une identité numérique. Si l’on s’en tient aux plus récentes statistiques, y compris celles des services de renseignement américain, publiées par la Central Intelligence Agency (CIA), l’espace vital n’est plus ni la mer, ni l’espace aérien, mais plutôt le cyberespace comme le prônait déjà en son temps, l’écrivain français Jean-François Gravier. Ce qui veut dire qu’environ 80% de la population planétaire a accès à des données numériques. Une croissance de la démocratisation de l’information à travers le monde virtuel, qui marque une rupture dans le comportement des individus comme des États.
Quotidiennement, environ 3 milliards de personnes se connectent sur différentes plateformes numériques pour publier, échanger, partager, liker et commenter des informations de toutes sortes, sans aucun filtrage (no gate keeping). Il est établi que, presque 5 milliards de personnes ont une ou plusieurs boîtes mails. Environ 10 milliards de vidéos sont sur YouTube et plus de deux milliards de personnes utilisent Facebook en particulier, quotidiennement. Ce chiffre pharaonique expose une réalité simple : la place dominante de la communication cybernétique comparable aux médias classiques, en pleine chute.
Chaque semaine, environ 2 milliards de personnes écoutent la radio et presque 1 milliard regardent la télévision, selon Statistica. La percée technologique de la démocratisation de l’information aujourd’hui, est révolutionnaire et nécessite, pour survivre, une adaptation radicale pour les individus comme pour les États (voir Henry Kissinger dans « Diplomacy »). Cette mise en contexte devient utile pour comprendre les guerres de communication (Info wars) qui figurent parmi les enjeux majeurs de la 4ème révolution, à savoir la révolution technologique aussi appelée « le temps de l’intelligence artificielle ».
Si la géopolitique est considérée comme la « science qui étudie le rapport structurel entre la gestion des ressources d’un pays et son comportement dans l’espace international », selon Philippe Mauraux Dephage dans « La géopolitique pour les nuls », il est primordial pour les acteurs de la scène diplomatique d’avoir un regard avisé sur ce qui peut être considéré aujourd’hui comme « la géopolitique des réseaux sociaux ».
Un monde américain
Le 20e siècle était communément appelé le « siècle américain » à cause du rôle clé joué par les États-Unis dans plusieurs domaines stratégiques. On peut citer les première et deuxième guerres mondiales, la création des Nation Unies, la promotion de la démocratie, les avancées technologiques et la vente de l’idée d’une « Nation salvatrice » ou encore la « Nation indispensable », selon l’ancienne secrétaire d’État américaine Madeleine Albright. Cette idée est même plus forte au 21e siècle, car la géopolitique des réseaux sociaux est, en tout point de vue, un « monde américain ». En effet, sur les 100 plateformes de réseaux sociaux existant dans le monde, environ 90 sont des sociétés de nationalité américaine. Les géants tels que Facebook, X (ancien Twitter), YouTube, WhatsApp, Telegram, LinkedIn et Truth Social sont des entreprises américaines, toutes basées en Californie. Les plus grands moteurs de recherche que sont Google (90% du marché mondial), Microsoft et Mozilla Firefox, appartiennent aux Américains.
Il est donc évident que, de nos jours, si les États-Unis décident de prendre le monde entier en otage cybernétique, ils le feront sans stress (Black-out total !). Puisque l’atelier ou le laboratoire des données du monde se trouve dans la main d’une seule Nation… Ceci explique donc, ce que certains ont qualifié « d’arrogance diplomatique américaine ». Il suffit que le président américain fasse une simple déclaration sur son réseau social « Truth Social », et le monde entier sombre dans la panique.
Impact sur la diplomatie
La géopolitique des réseaux sociaux est un élément central qui détermine le comportement des Etats aujourd’hui dans les relations internationales.
Certains pays, aujourd’hui, utilisent les réseaux sociaux comme un outil de leur politique étrangère, d’après la pensée de Sinan Aral dans son ouvrage intitulé « The Hype Machine, Uncivil Agreement, The Political Economy of Social Media ». Pour avoir un visa américain, aujourd’hui, vous êtes obligés de fournir vos publications sur les réseaux sociaux pendant les 05 dernières années. Dans ce sens, l’on peut considérer que la politique migratoire américaine, aujourd’hui, est essentiellement basée sur la géopolitique des réseaux sociaux : pas de visa pour ceux qui insultent la Nation américaine sur l’espace cybernétique.
Autre impact majeur de la géopolitique des réseaux sociaux, c’est la formulation de l’agenda mondial (agenda-setting). Selon Condoleezza Rice, l’ancienne Conseillère à la Sûreté nationale et Secrétaire d’État américain, dans ses mémoires intitulés « No Higher Honor », l’agenda pour la liberté construit suite aux attentats du 11 septembre 2001, a été mieux exécuté par les jeunes, à travers les soulèvements populaires orchestrés par le biais des réseaux sociaux, pour déloger des régimes considérés comme les ennemis des États-Unis.
Cette politique de « Regime change » a donné naissance à ce qui est communément appelé « le printemps Arabe », où l’implication des réseaux sociaux a fortement contribué à la chute des gouvernements libyen, tunisien, irakien, égyptien et finalement syrien, au prétexte de la guerre contre le terrorisme. Pour une idée complète sur cette stratégie, il faudrait saisir le message central de Petia Gueorguieva et Anna Krasteva (dir.), dans l’ouvrage « La rue et l’e-rue. Nouvelles contestations citoyennes ».
Au Cameroun
Avec environ 30 millions d’habitants à ce jour, les canons de la diplomatie camerounaise sont bien codifiés grâce à une publication légendaire qui transmet aux générations présentes et futures, la voix et la voie du Cameroun à l’international (voir « La politique étrangère du Cameroun » par Narcisse Mouelle Kombi). A l’ère des réseaux sociaux et avec environ 14 millions de Camerounais sur Internet, l’arsenal diplomatique du Cameroun doit tenir compte de la géopolitique des réseaux sociaux avant de s’engager désormais avec ses partenaires soit bilatéraux ou multilatéraux. Un seul clic, et le monde est chamboulé…
L’expérience de l’élection présidentielle 2025 doit absolument faire réfléchir les dirigeants du Cameroun, sur comment mieux incorporer l’espace cybernétique dans le quotidien de sa population, particulièrement la tranche jeune. La manipulation de l’information électorale qui a presque érodé la crédibilité des institutions en la matière à cause des réseaux sociaux, appelle, en conséquence, à une « cybergouvernance » plus structurée pour éviter une « communication logocratique » sur le Cameroun. Voici pourquoi le Président Paul Biya, en homme avisé et proactif, avait prescrit à la jeunesse dans un discours à la nation il y a environ dix ans, d’éviter d’être des « followers passifs ». Le message, toujours d’actualité, mérite fort bien d’être rappelé.
Ce qu’il faut savoir, c’est qu’au-delà de la naissance de « l’État profond » (The Deep State par Mehtap Söyler), la géopolitique des réseaux sociaux a vu naître une nouvelle profession, celle des « influenceurs », laquelle a redéfini la fonctionnalité journalistique : le temple de la vérité informationnelle pour les sociétés.
Charles EBUNE, Chief international correspondent, CRTV



