Hydroélectricité : Arrêtez Kikot !
Viabilité remise en question, risques socio-environnementaux qui se profilent à l’horizon, coût jugé élevé, indemnisations non chiffrées jusqu'ici, délai de réalisation très long, réduction d'un financier ayant fait échec à Nachtigal… Au Cameroun, l'on s'achemine progressivement vers la réalisation à l'aveuglette, d'un projet qui de l'avis des experts, porte la marque d'un nouvel « éléphant blanc ». Une observation qui intervient au moment où, des sources proches du dossier évoquent avec acuité, le départ projeté de financiers majeurs comme la Banque Mondiale, et des interrogations permanentes de l'Agence française de développement (AFD). Deux partenaires clés qui questionnent la nécessité de réaliser un tel projet, vu la série de défis relevés.

Porté par la Kikot-Mbebe Hydro Power Company (KHPC), une coentreprise entre Électricité de France (EDF) et l’État du Cameroun. Le projet de construction du barrage hydroélectrique de Kikot présente de nombreuses zones d’ombre qui remettent en question sa réalisation.
Kikot, un site peu fiable selon les études
La zone dédiée à la construction de l’infrastructure hydroélectrique est jugée comme étant la plus mauvaise sur le fleuve Sanaga. À en croire un inventaire des sites du fleuve Sanaga réalisé dans les années 90, « La construction prochaine du barrage de Kikot, sur la Sanaga au Cameroun concerne tout à la fois le risque de remplissage du futur réservoir par les matériaux charriés et l’impact du piégeage sédimentaire dans la retenue… à l’aval du site ». À cheval entre les régions du Littoral et du Centre, avec une emprise sur les départements de la Sanaga Maritime, du Nyong et Kellé, de la Lékié et du Mbam-et-Inoubou. Le site du futur barrage hydroélectrique touvre les communes de Nyanon, Bot Makak, Massok-Songloulou, Monatélé, Dibang, Evodoula et Bokito. Ce dernier est localisé à proximité des chutes de Tombi sur le fleuve Sanaga.
L’environnement, une priorité pour les bailleurs de fonds
Acteur clé du projet, la Banque mondiale avait conditionné son soutien financier à la mise en place de réformes majeures dans le secteur de l’électricité au Cameroun. Si le bailleur de fonds questionnait notamment des problèmes de gouvernance ou de rentabilité financière du projet dans sa configuration actuelle. L’institution de Bretton Woods mettait aussi un point d’honneur sur l’aspect socio-environnemental.
Au-delà d’acter des mesures de protection strictes pour les occupants des parcelles impactées par le projet. Des risques sanitaires, hydriques, fauniques … pèsent énormément sur la construction du barrage hydroélectrique de Kikot. D’ailleurs dans sa newsletter du 09 janvier 2023, EDF indiquait, « Les études techniques, environnementales et sociales du projet hydroélectrique de Kikot progressent … La 3 ème campagne d’identification de la biodiversité s’est déroulée du 10 au 20 octobre… Les caméras, les pièges et les observations des experts ont permis de compléter la liste des espèces présentes sur la zone. Pour cette campagne, un spécialiste des chauves-souris a été mobilisé … Au cours de l’étude sanitaire … Une attention particulière a été portée sur la prolifération des simulies (mouches noires, ou mout-mout) à l’origine de l’onchocercose ».
Seul bémol : à un an et demi du lancement projeté des travaux, un silence radio entoure les résultats obtenus. Une situation qui pourrait, associée à la demande de mettre en place des réformes structurelles, justifier le départ non encore officiel de la Banque mondiale du projet Kikot au profit de celui de Mbakaou.
1,5 milliards d’euros pour 500 MW, une glissade hors des standards internationaux
Selon les premières estimations d’Électricité de France (EDF), le coût du projet Kikot, en cours de développement, devrait dépasser le milliard d’euros (soit plus de 650 milliards de FCFA). Ciblé à travers la SFI, sa filiale dédiée au financement du secteur privé, le montant du projet suscite des réflexions profondes vu les normes de la Banque mondiale. En effet, le budget estimé à plus de 650 milliards FCFA, nécessite un montage financier solide qui implique l’institution de Bretton Woods. Or, une lecture analytique de ses normes révèle que le coût d’investissement de 1 mégawatt (MW) de capacité électrique varie certes selon la technologie, mais un coût de 1 milliard de FCFA par MW est un ordre de grandeur réaliste pour l’hydroélectricité.
Calculette à la main, pour une capacité installée de 500 MW, « 500 milliards de FCFA sont nécessaires, si l’on ajoute les coûts annexes, l’on avoisinerait 550 milliards de FCFA. Mais le budget est en dépassement de plus de 100 milliards de FCFA, ce qui contraire aux standards internationaux », précise une source interne au projet et ayant requis l’anonymat.
Des tarifs toujours élevés
À la mise sous tension du barrage de Kikot, le coût tarifaire projeté sera de 70 FCFA le kilowatt, un montant qui se rapproche de la tarification thermique, signale une source. Or, la construction des barrages suppose un kilowatt à bas prix ; « le coût d’un kilowatt d’énergie devrait se situer à « 20 ou 30 FCFA ; ces prix pouvant même être revus à la baisse, une fois les investissements amortis ; ce qui attirerait une certaine compétitivité industrielle », assurent des ingénieurs en hydroélectrique.
Cependant, bien que le barrage de Nachtigal soit déjà en service, et que le Cameroun ait décidé de nationaliser à nouveau le secteur énergétique via le rachat à 78 milliards de FCFA, des 51% de parts du britannique Actis. Le pays continue de faire face à une tarification élevée.
Sur la foi des données d’Eneo, le prix du kilowatt varie selon les paliers : de 0 à 110 kWh, environ 50 FCFA/kWh ; de 111 à 400 kWh : en moyenne 79 FCFA/kWh et de 401 à 800 kWh, pratiquement 94 FCFA/kWh. Bien loin des coûts admis par les normes internationales, depuis le 1er janvier 2024, une nouvelle hausse des prix de l’électricité est en vigueur au Cameroun.
Elle concerne les clients moyenne tension (MT), c’est-à-dire les « clients industriels ». Constitué de près de 2000 clients sur le plus de 2 millions que compte Eneo, le concessionnaire rappelle aux clients de cette catégorie que la hausse est de 5% pour les tranches de consommation comprises entre 0 et 3 MW et de 10% pour celles comprises entre 3 et 10 MW. Ce qui replonge les consommateurs (ménages et industriels) sur le bénéfice à tirer de la construction des barrages hydroélectriques au Cameroun, notamment celui de Kikot.
Le coût des indemnisations jusque-là inconnu
Le président de la République a signé, le 19 mai 2025, un décret sécurisant 527 hectares de terres pour la construction du barrage hydroélectrique de Kikot-Mbebe et de ses aménagements connexes. Les hectares désormais sécurisés correspondent à 205 parcelles identifiées par les services des domaines et du cadastre. Ce qui signifie que les activités agricoles, halieutiques, sablières et les habitations recensées dans les villages Kikot, Mbebe, Ndomndjengue, Binoum … sont appelées à disparaître.
Si le décret présidentiel a constitué, il y a un an, une étape vers l’indemnisation des personnes affectées par le projet. À date, aucun chiffre n’a été avancé en ce qui concerne le coût des indemnisations, alors que la Commission de Constat et d’Evaluation (CCE) est sur le terrain depuis plus de deux ans. Une longue attente qui fait croire aux experts que « le coût des indemnisations pourrait dépasser celui du projet, ce qui rendrait peu ou pas du tout rentable ledit projet. Il faut recaser les populations touchées, tenir compte des champs de cacao et autres, prendre en compte l’activité des sabliers… Etc. Tout cela doit avoir un prix raisonnable ».
6 ans de travaux ou plus, l’image d’une mauvaise maturation en amont
La construction du barrage hydroélectrique de Kikot devrait durer environ 6 ans, avec un début de travaux projeté en 2027 et une mise en service visée pour 2033. Du point de vue des analystes, plusieurs facteurs influencent considérablement la durée des projets hydroélectriques, notamment la taille et la puissance. En effet, les aménagements à grande capacité nécessitent des travaux de génie civil plus longs (fondations, bétonnage, dérivation du fleuve).
À côté, des procédures administratives, spécifiquement les études d’impact environnemental et social (EIES), qui prennent du temps avant le début effectif des travaux. Ils évoquent également les conditions géologiques, car la préparation des fondations est critique et peut allonger le chantier.
Sur ce dernier point, une durée assez longue fait office d’une mauvaise maturation en amont, cela témoigne des contraintes techniques et logistiques sur le fleuve Sanaga, soulignent les experts. À ce titre, pour un site jugé déjà peu viable, « procéder à la construction du barrage hydroélectrique de Kikot, c’est nourrir un autre éléphant, c’est engager les générations futures dans une dette apocalyptique. C’est investir dans le vide, car la rentabilité financière est peu voire pas du tout appréciable », s’indignent unanimement ces derniers.



