Agriculture africaine : Sols en danger, récoltes menacées, l’Afrique mise sur la régénération des terres
Longtemps centrée sur les engrais et la modernisation agricole, la stratégie de sécurité alimentaire en Afrique évolue. Face à la dégradation massive des terres, la restauration de la santé des sols apparaît désormais comme un levier incontournable pour améliorer durablement les rendements et préserver les moyens de subsistance.

Pilier économique majeur, l’agriculture représente près d’un quart du produit intérieur brut du continent et fait vivre plus de la moitié de sa population active, selon Banque africaine de développement. Malgré des progrès notables ces dernières décennies, notamment en matière de production et d’échanges commerciaux, le secteur reste fragilisé par un mal profond : l’épuisement des sols. D’après Banque mondiale, plus de 80 % des terres agricoles africaines présentent aujourd’hui des signes de dégradation. Une tendance qui s’est accentuée au fil des années, compromettant directement les rendements et la sécurité alimentaire de millions de ménages ruraux.
La détérioration des sols résulte d’un cocktail de facteurs. Déforestation, surpâturage, pratiques agricoles intensives et irrégularité climatique participent à l’érosion des terres et à la perte de nutriments essentiels. À cela s’ajoutent des phénomènes visibles comme la salinisation, l’ensablement ou encore la raréfaction des ressources en eau. Selon le Centre international de développement des engrais, ces conditions limitent fortement l’efficacité des innovations agricoles. Les variétés améliorées, par exemple, offrent des gains de rendement nettement inférieurs en Afrique par rapport à l’Asie, où les sols sont mieux préservés.
Depuis la déclaration d’Abuja en 2006, de nombreux pays africains encouragent l’utilisation accrue d’engrais chimiques pour stimuler la production. Mais cette approche montre ses limites. L’Alliance pour une révolution verte en Afrique souligne qu’une part importante des exploitations agricoles ne réagit pas efficacement aux apports d’engrais, en raison de la faible qualité des sols. Dans les zones sahéliennes notamment, les conditions climatiques extrêmes aggravent cette situation. Les terres, déjà fragiles, peinent à retenir les nutriments, rendant les intrants moins efficaces et plus coûteux pour les agriculteurs.
Face à ce constat, plusieurs pays africains changent d’approche. Des stratégies nationales de gestion durable des sols émergent, notamment en Afrique de l’Ouest. Le Nigeria, le Burkina Faso ou encore le Mali élaborent des feuilles de route visant à adapter les pratiques agricoles aux réalités locales. À l’échelle régionale, des programmes comme Soil Values, porté par l’Alliance pour une révolution verte en Afrique et le Centre international de développement des engrais, misent sur la gestion intégrée de la fertilité. Cette approche combine engrais minéraux, matière organique et techniques agronomiques pour restaurer durablement les terres. Parallèlement, le Plan d’action africain pour les engrais et la santé des sols, adopté en 2024, ambitionne d’inverser la tendance à l’échelle continentale en améliorant l’usage des intrants et en renforçant la résilience des exploitations.
Malgré ces avancées, plusieurs obstacles freinent la transition. Le coût élevé des intrants, accentué par l’enclavement de certains pays, limite leur accessibilité. L’insuffisance des services d’analyse des sols et de conseil agricole constitue également un frein majeur. Autre difficulté : la dispersion des données. Les informations disponibles restent souvent fragmentées et peu adaptées aux réalités locales, ce qui réduit l’efficacité des recommandations faites aux producteurs.
Pour réussir, la restauration des sols passe aussi par l’humain. Le renforcement des compétences des agriculteurs et des conseillers agricoles apparaît essentiel. La diffusion de bonnes pratiques, adaptées à chaque type de sol et de culture, pourrait faire la différence sur le terrain. Au-delà de l’enjeu agricole, la santé des sols s’impose comme une question stratégique. Dans un contexte marqué par la croissance démographique, le changement climatique et l’urbanisation rapide, elle conditionne l’avenir alimentaire du continent. Restaurer la terre, c’est en quelque sorte redonner un souffle fertile à toute une économie.



