Barrage de Kikot : Yaoundé appelé à penser un plan B
Dans son n°212 du 05 Mars 2026, la rédaction du journal Conjoncture Économique alertait déjà sur les fragilités du projet de construction du barrage hydroélectrique de Kikot. Des faits que confirme désormais Ahmad Tom, Président du Conseil d’Administration de la Kikot-Mbebe Hydro Power Company (KHPC). Lequel, via une correspondance adressée au ministre de l'Eau et de l'Énergie, Gaston Eloundou Essomba, met en vitrine plusieurs dérives en lien avec le coût, le calendrier, les choix techniques et la gouvernance du projet. Des conclusions qui renforcent davantage l'idée de passer à un plan de substitution comme Mbakaou. Un barrage pour lequel la Banque mondiale se dit prête à financer les travaux, confie une source proche du dossier.

À la suite de la 14e session du conseil de KHDP tenue courant septembre 2025 à Paris, des doutes restent à propos de la réalisation du barrage hydroélectrique de Kikot. Si le Gouvernement camerounais ne s’est jusqu’ici pas prononcé sur le sujet. Pour l’heure, le projet devrait s’il est mené à son terme, connaître une hausse significative du coût de réalisation.
Un budget en hausse mais pas définitif
Parti d’environ 650 milliards de FCFA, le projet est à ce jour estimé à 1620 milliards de FCFA, pratiquement le double de l’investissement engagé pour produire 420 MW à Nachtigal. Un montant qui pourrait être revu à la hausse ou à la baisse, selon les priorités. Une incongruité financière relevée par Ahmad Tom, laquelle serait tributaire à la fois aux premières estimations faites sur le terrain et à la complexité du site.
En effet, la zone de construction du barrage couvre une superficie de 527 hectares. Jonché d’exploitations agricoles, le site dédié aux travaux ne rassure pas, révèle un inventaire des sites du fleuve Sanaga réalisé dans les années 90. Celui-ci indiquait que, « La construction prochaine du barrage de Kikot, sur la Sanaga au Cameroun concerne tout à la fois le risque de remplissage du futur réservoir par les matériaux charriés et l’impact du piégeage sédimentaire dans la retenue… à l’aval du site ». Ce qui, de l’avis des experts, va nécessiter des travaux plus approfondis.
Un calendrier qui se rallonge
Le projet connaît des ajustements de calendrier, avec un risque de report du démarrage des travaux, mais aussi de la mise en service de l’infrastructure. Initialement annoncé pour fin 2025, les travaux de construction avaient connu un glissement d’une année supplémentaire.
Avec le report du closing financier, désormais attendu en juillet 2027 au lieu de mai 2027, en raison notamment du retard pris dans le recrutement des entreprises EPC. Le début des travaux pourrait se situer à fin 2027 voire début 2028. Un nouveau calendrier qui devrait, sauf surprise, impacter négativement la mise en service de l’infrastructure, dont les premiers mégawatts sont attendus pas avant fin 2032, soit plus de deux ans après l’échéance initialement avancée.
Yaoundé et Paris, la bataille des priorités
Au sein de la coentreprise KHPC, des divergences entre l’État du Cameroun et l’énergéticien français EDF, créent une zone de turbulence. Si le Président du conseil d’administration invite les parties à poursuivre les échanges, histoire d’éviter l’option de l’arbitrage par un panel d’experts barragistes. Pour l’heure, c’est un statu quo total ; à côté de l’État camerounais qui insiste sur l’équilibre offre-demande et mise sur une tarification raisonnable de l’électricité. Le groupe français lutte pour la maîtrise de son risque d’investissement et ses exigences de rentabilité.
Autre point de désaccord, les études techniques des partenaires qui semble-t-il ne s’accordent pas. Face au cabinet ISL, conseil technique de l’État, qui estime que le débit de crue a été sous-évalué. Et que la capacité pourrait être portée à 583 MW, contre 500 MW aujourd’hui, ceci grâce à l’installation d’une septième turbine destinée aux pointes de consommation.
Électricité de France rabat les cartes. À en croire son équipe technique, remettre aussi tardivement les paramètres initialement soumis « pourrait affecter le dimensionnement du projet et alourdir à nouveau les délais comme les coûts ». Conclusion : ISL, EDF et KHPC devraient trouver une issue favorable à tous, à défaut d’un arbitrage indépendant.
Qui pour financer les indemnisations ?
Le coût des indemnisations reste jusqu’à ce jour inconnu. Alors qu’une certaine opacité entoure encore la question, chez les porteurs du projet, l’on note déjà des divergences. Sur la foi du document transmis au Minee, deux options se dégagent. Soit l’Etat prend la charge directe des indemnisations via le ministère de l’eau et l’énergie ou KHPC préfinance le temps que le gouvernement camerounais puisse rembourser. Si Yaoundé fait du préfinancement, la meilleure alternative face à ses tensions de trésorerie. EDF lorgne la bonne visibilité du financement global, exhortant les pouvoirs publics camerounais à mettre en place un mécanisme pour le paiement progressif des indemnisations.
Une demande à 46,2 milliards FCFA qui passe mal
Au-delà de toutes les réserves relevées en amont, une autre axée sur le budget de développement rencontre une vive opposition. Alors que le conseil d’administration, à la demande de l’Etat, entend auditer les dépenses de KHPC. Rappelons que courant 2023, la direction générale de KHPC avait sollicité une nouvelle hausse, de 21,6 milliards de FCFA, ce qui devait porter le montant de à 46,2 milliards, soit +113 %.
Une demande à laquelle les administrateurs ne s’étaient pas pliés. Car, à l’analyse d’une simulation du conseil financier de l’État, ladite augmentation aurait permis de relever le tarif de l’électricité d’environ 4 %. En effet, à la mise sous tension du barrage de Kikot, le coût tarifaire projeté devrait se situer autour de 70 FCFA le kilowatt. Un prix qui se rapproche de la tarification thermique, signale une source à KHPC et ayant requis l’anonymat.
Or, la construction des barrages suppose un kilowatt à bas prix ; « le coût d’un kilowatt d’énergie devrait se situer à « 20 ou 30 FCFA ; ces prix pouvant même être revus à la baisse, une fois les investissements amortis ; ce qui attirerait une certaine compétitivité industrielle », précise un cabinet spécialisé dans la conception et la construction des ouvrages hydroélectriques.
Globalement, et bien que Kikot soit vanté comme l’un des plus grands projets énergétiques au Cameroun. Sa réalisation apparaît de plus en plus incertaine au regard des divergences qui opposent les partenaires. Une situation qui relance la question de la bonne maturation des projets, imposant à l’Etat du Cameroun, une lecture autre de ce projet. Le pays s’étant engagé à asseoir sa souveraineté énergétique d’ici 2030 ou à l’horizon 2035.


