Vingt ans après le PPTE : Le Cameroun face au procès de l’efficacité économique
Deux décennies après l’atteinte du point d’achèvement de l’Initiative en faveur des Pays pauvres très endettés (PPTE), les experts dressent un constat mitigé pour le Cameroun. Si l’allègement de la dette a offert une respiration budgétaire importante, les effets sur la transformation structurelle de l’économie et la réduction de la pauvreté restent largement discutés. Réunis à Yaoundé lors des Débats de Lignes d’Horizon, universitaires, économistes et partenaires au développement ont interrogé les promesses non tenues de cette réforme majeure.

Le 21 avril 2026, la Maison de la First Bank à Yaoundé a servi de cadre à la quatrième édition des Débats de Lignes d’Horizon, consacrée à un sujet qui continue d’alimenter les controverses économiques : le bilan de l’Initiative PPTE vingt ans après son aboutissement au Cameroun. En 2006, l’atteinte du point d’achèvement avait permis au pays d’obtenir un allègement d’environ 1 400 milliards de FCFA sur sa dette extérieure. Cette décision était alors perçue comme une opportunité historique pour relancer l’investissement public, renforcer les secteurs sociaux et impulser une nouvelle dynamique de croissance. Mais vingt ans plus tard, le verdict apparaît moins triomphal que prévu. Pour de nombreux observateurs, cette bouffée d’oxygène n’a pas suffi à transformer durablement les fondations de l’économie nationale.
Une croissance jugée trop faible pour réduire la pauvreté
Dans son intervention, le Pr Bruno Bekolo Ebe a rappelé que l’initiative PPTE s’inscrivait dans un long cycle de crises économiques, de rééchelonnements de dette inefficaces et de programmes d’ajustement structurel souvent douloureux. Selon l’ancien recteur de l’Université de Douala, le principal problème reste la faiblesse de la croissance économique. Avec un rythme oscillant entre 2,5 % et 3 %, le Cameroun demeure loin du seuil nécessaire pour provoquer une amélioration tangible du niveau de vie. L’universitaire a insisté sur le risque d’une « croissance appauvrissante », où l’augmentation du PIB ne se traduit pas par une réduction de la pauvreté. Pour lui, une croissance inférieure à 6 % ne permet pas de créer un impact social suffisamment fort. Cette situation s’explique aussi par la faible diversification productive du pays. Malgré son potentiel agricole et industriel, le Cameroun continue d’importer massivement des produits essentiels comme le riz ou le poisson, révélant une dépendance persistante vis-à-vis de l’extérieur.
Le C2D entre infrastructures visibles et limites durables
L’un des prolongements majeurs de la dynamique PPTE a été le Contrat de désendettement et de développement (C2D) conclu avec la France. Ce mécanisme a permis de réinjecter dans l’économie nationale des ressources issues du remboursement de la dette sous forme de subventions. Virginie Dago, directrice de l’Agence française de développement au Cameroun, a rappelé plusieurs réalisations emblématiques : le deuxième pont sur le Wouri, des programmes de voirie à Douala et Yaoundé, des projets de drainage urbain ainsi que des initiatives agricoles comme Afop et Acefa. Ces investissements ont contribué à améliorer certaines infrastructures et à soutenir plusieurs filières stratégiques. Toutefois, la question de la pérennité reste posée. Plusieurs projets peinent à produire des effets durables, notamment en matière d’entretien, de gouvernance et de suivi. Sur l’enveloppe globale de 1,5 milliard d’euros prévue dans le cadre du C2D, près de 165 millions restent encore à mobiliser, alors que le programme approche de son terme.
La dette reste un sujet brûlant
Pour Emmanuel Noubissie Ngankam, ancien cadre de la Banque mondiale, la dette publique ne constitue pas en soi un danger automatique. Le véritable enjeu réside dans l’usage des ressources empruntées. Aujourd’hui, l’encours de la dette camerounaise atteint environ 14 000 milliards de FCFA, soit près de 45 % du PIB. Une situation qui ravive les interrogations sur la soutenabilité budgétaire. L’analyste estime que les choix de gestion ont souvent limité l’impact positif de l’allègement obtenu. Il cite l’exemple de la Côte d’Ivoire, où certaines ressources avaient permis de soutenir les revenus des fonctionnaires, contrairement au Cameroun, marqué par des réductions salariales qui ont fragilisé le tissu social.
Transformer enfin l’opportunité en développement
Au terme des échanges, un constat s’impose : l’initiative PPTE a permis un soulagement financier réel, mais elle n’a pas enclenché la mutation structurelle attendue. Diversification économique, industrialisation, mobilisation de l’épargne intérieure, qualité de la dépense publique et gouvernance budgétaire restent les grands chantiers inachevés. Vingt ans après, la question n’est donc plus celle de l’allègement de la dette, mais celle de la capacité du Cameroun à convertir cette marge historique en développement durable. Le PPTE a ouvert une porte ; encore fallait-il bâtir la maison.



