
Introduction
Le Cameroun vient d’opérer un tournant majeur dans la gestion de son secteur électrique à travers une série de décrets présidentiels signés le 04 mai 2026. Le décret n°2026/163 porte transformation de la société Energy of Cameroon en société à capital public, désormais dénommée Société Camerounaise d’Électricité, en abrégé SOCADEL. Le décret n°2026/164 approuve les statuts de cette nouvelle entité, tandis que le décret n°2026/165 procède à la nomination des membres de son Conseil d’Administration.
Par cette décision, l’État devient actionnaire unique d’une entreprise opérant dans un secteur stratégique, celui de l’électricité, ce qui correspond à une nationalisation de fait. Cette réforme soulève des enjeux économiques majeurs relatifs à l’efficacité, à la gouvernance et au rôle de l’État dans l’économie.
Dans ce contexte, il convient de s’interroger sur les fondements économiques de cette décision ainsi que sur ses implications pour le développement du Cameroun. L’analyse montre que cette nationalisation apparaît d’une part comme une réponse aux défaillances du marché dans un secteur de monopole naturel, mais qu’elle pose d’autre part des défis importants en matière d’efficacité économique et de gouvernance publique.
I. Une nationalisation fondée sur la correction des défaillances du marché dans un secteur stratégique
I.1. Le retour de l’État dans un monopole naturel essentiel
Le secteur de l’électricité constitue un cas typique de monopole naturel, caractérisé par des coûts fixes élevés et des infrastructures lourdes nécessitant des investissements importants. Dans un tel contexte, la concurrence n’est pas toujours optimale, ce qui justifie l’intervention de la puissance publique.
Le décret n°2026/163 consacre clairement cette orientation en transformant ENEO en une société à capital public dont l’État est l’unique actionnaire. Ce choix traduit une volonté de reprendre le contrôle d’un secteur vital pour l’économie nationale, tant pour les ménages que pour les entreprises.
Historiquement, le Cameroun avait opté pour une privatisation du secteur dans les années 2000, dans le cadre des réformes structurelles inspirées par les institutions internationales. Toutefois, le retour à un modèle public témoigne d’un ajustement des politiques économiques face aux réalités du terrain. Ainsi, la création de la SOCADEL marque un repositionnement stratégique de l’État dans la gestion des services publics essentiels.
I.2. Une réponse aux insuffisances du modèle privé dans le secteur électrique
La nationalisation s’explique également par les limites observées dans la gestion privée du secteur de l’électricité. Au fil des années, plusieurs difficultés ont été mises en évidence, notamment en matière de qualité du service, de continuité de l’approvisionnement et de niveau d’investissement.
Ces insuffisances traduisent des défaillances du marché lié à des problèmes d’incitations, d’asymétrie d’information et de régulation. L’opérateur privé peut privilégier des objectifs de rentabilité à court terme au détriment des investissements nécessaires à long terme.
Dans ce contexte, l’État apparaît comme un acteur capable d’assurer une meilleure coordination des politiques énergétiques et de garantir l’accès à un service public de qualité. Le transfert de la convention de concession à la SOCADEL, prévu par le décret, illustre cette volonté de continuité dans la mission de service public tout en modifiant la nature de l’opérateur.
La nationalisation apparaît ainsi comme une réponse aux limites du modèle concessionnaire et comme un instrument de correction des défaillances du marché.
II. Une réforme porteuse d’opportunités mais encadrée par des défis d’efficacité et de gouvernance
II.1. Les perspectives positives en termes de souveraineté et de coordination économique
La création de la SOCADEL ouvre des perspectives importantes pour l’économie camerounaise. Elle permet d’abord de renforcer la souveraineté énergétique du pays en plaçant un secteur stratégique sous le contrôle direct de l’État.
Cette réforme favorise également une meilleure coordination entre les différents acteurs publics du secteur, notamment avec les entreprises telles que la Société Nationale de Transport de l’Électricité et Electricity Development Corporation, qui sont représentées au sein du Conseil d’Administration.
Par ailleurs, l’État dispose désormais d’une plus grande capacité d’orientation des investissements, ce qui peut permettre de financer des infrastructures structurantes et d’améliorer l’accès à l’électricité sur l’ensemble du territoire.
Le cadre juridique de la SOCADEL, défini par le décret n°2026/164, prévoit une organisation inspirée des standards modernes de gestion, avec une autonomie financière et une gestion selon les règles de la comptabilité privée. Ce dispositif vise à concilier efficacité économique et mission de service public.
II.2. Les risques liés à la gestion publique et aux contraintes budgétaires
Malgré ces perspectives, la nationalisation comporte des risques significatifs. Le principal enjeu réside dans la capacité de la nouvelle entreprise publique à atteindre un niveau d’efficacité comparable, voire supérieur, à celui du secteur privé.
L’absence de concurrence peut entraîner des inefficiences, notamment en termes de coûts et de productivité. De plus, la dépendance vis-à-vis des financements publics, prévue dans les ressources de la SOCADEL, peut peser sur les finances de l’État.
La question de la gouvernance constitue également un défi majeur. La composition du Conseil d’administration, fixée par le décret n°2026/165, traduit une forte présence des représentants de l’État. Si cette configuration permet un alignement avec les politiques publiques, elle peut également exposer l’entreprise à des influences politiques susceptibles d’affecter son efficacité.
Enfin, la nationalisation peut susciter des interrogations chez les investisseurs privés quant à la stabilité du cadre institutionnel, ce qui pourrait influencer les décisions d’investissement dans le secteur énergétique.
Ainsi, les bénéfices attendus de cette réforme dépendront largement de la qualité de la gestion, de la transparence et de la rigueur dans la mise en œuvre des politiques publiques.
Conclusion
La transformation d’ENEO en SOCADEL à travers les décrets du 04 mai 2026 constitue une réforme majeure de la politique économique camerounaise. Elle traduit un retour affirmé de l’État dans la gestion d’un secteur stratégique, dans un contexte marqué par les limites du modèle privé.
Cette nationalisation apparaît économiquement justifiée au regard des caractéristiques du secteur électrique et des défaillances observées dans son fonctionnement. Toutefois, elle ne constitue pas une garantie automatique d’amélioration de la performance.
Le succès de la SOCADEL dépendra de la capacité des pouvoirs publics à instaurer une gouvernance efficace, à assurer une discipline financière rigoureuse et à concilier les exigences du service public avec les impératifs d’efficacité économique.
In fine, cette réforme illustre une réalité fondamentale de l’économie publique, selon laquelle la performance d’un système ne dépend pas uniquement de la nature de la propriété, mais avant tout de la qualité des institutions qui encadrent son fonctionnement.
Pr Simon Pierre ONANA, Maitre de Conférences Agrégé des Facultés des Sciences Economiques, Université de Yaoundé 2/Université de Bertoua



