A la UneAgribusiness

Banane camerounaise : 31,6 milliards de FCFA pour moderniser une filière encore dépendante de l’Europe

Entre 2013 et 2024, le Cameroun a bénéficié de près de 48,1 millions d’euros de financements européens, soit environ 31,6 milliards de FCFA, dans le cadre du Programme Mesures d’Accompagnement Banane (MAB). L’évaluation finale du dispositif fait ressortir des gains importants de productivité et d’investissement, mais aussi une faiblesse persistante : la filière n’a pratiquement pas élargi ses marchés au-delà de l’Europe.

La logique du Programme MAB était avant tout défensive. L’ouverture progressive du marché européen aux bananes latino-américaines faisait peser une pression croissante sur les producteurs africains, dont les coûts de production et de transport sont généralement plus élevés. L’Union européenne avait ainsi engagé près de 48,29 millions d’euros pour aider le Cameroun à adapter son appareil productif. L’enjeu était de préserver la compétitivité d’une filière fortement orientée vers le marché européen, tout en accompagnant les producteurs dans un environnement commercial devenu moins protecteur. Au terme du programme, l’évaluation présentée le 23 septembre 2026 à Yaoundé fait état de 2,533 millions de tonnes de bananes exportées durant la période de mise en œuvre. Les investissements ont principalement concerné les Plantations du Haut Penja (PHP), la Cameroon Development Corporation (CDC) et Boh Plantations Limited (BPL), avec des interventions également auprès de l’Assobacam et du CARBAP.

Des gains de productivité visibles chez les producteurs

Le principal résultat du MAB se mesure dans les plantations. Chez PHP, les rendements se sont stabilisés autour de 46 tonnes par hectare, tandis que les pertes post-récolte ont été ramenées de 22 % à 11 %. Le prix moyen à l’exportation aurait, lui, progressé de 15 %. L’entreprise a parallèlement augmenté ses effectifs de 1 703 emplois directs, soit 31 % de plus, avec une progression particulièrement marquée de l’emploi féminin, évaluée à 66 %. Les performances sont également significatives chez les autres opérateurs. BPL a accru ses volumes exportés de 96 % et généré 250 emplois directs, auxquels s’ajoutent plus d’un millier d’emplois indirects. À la CDC, le rendement à l’hectare est passé de 27 à 40 tonnes, tandis que les pertes reculaient de 21 % à 8 %.

L’investissement privé a amplifié l’effet des financements publics

Le programme a également eu un effet d’entraînement sur les capitaux privés. Chez BPL, le co-investissement privé a représenté 95 % des financements mobilisés autour des opérations soutenues. Les taux d’absorption atteignent environ 99 % pour PHP, 95 % pour BPL et 71 % pour la CDC. Les infrastructures communes ont également bénéficié du dispositif. Au Terminal mixte fruitier de Douala, le nombre de prises frigorifiques a augmenté de 169 %, tandis qu’une centrale électrique de 3 MW a été installée. Cette dimension est importante pour l’économie camerounaise. Dans une filière d’exportation, la compétitivité ne dépend pas uniquement du rendement agricole. Elle repose aussi sur la chaîne du froid, l’énergie, le transport et les délais d’acheminement. Une tonne supplémentaire produite n’améliore réellement la compétitivité que si elle peut être acheminée vers le marché à un coût acceptable.

Le grand angle mort : les marchés sont restés concentrés en Europe

C’est précisément sur ce terrain que le bilan du programme apparaît plus mitigé. L’axe consacré à la logistique et à la valorisation commerciale, qui devait notamment financer la recherche de nouveaux débouchés et la création d’un label « Banane Afrique », n’a pas démarré. Près de 2,73 millions d’euros avaient pourtant été prévus pour cette composante. L’objectif était notamment de réduire la vulnérabilité de la filière à un éventuel retournement du marché européen. Or, plus de dix ans après le lancement du programme, entre 98 % et 99 % des bananes camerounaises exportées restent destinées à l’Europe. Le paradoxe économique est donc manifeste : le Cameroun a investi dans la capacité à produire et à exporter davantage, sans réduire significativement sa dépendance à un même débouché.

La logistique reste un handicap majeur

Le rapport recommande donc de déplacer progressivement le soutien vers les infrastructures structurantes plutôt que de privilégier les subventions directes à la production. Plusieurs pistes sont avancées : une étude de faisabilité pour un quai bananier à Limbé, le raccordement en haute tension des plantations concernées et la réhabilitation des routes reliant les zones de production du Sud-Ouest à Douala, ainsi que celles du Moungo.

La question des coûts est centrale. Pour BPL, les charges logistiques représentaient jusqu’à 40 % des coûts. Dans ces conditions, l’amélioration des rendements agricoles ne peut produire tout son potentiel économique sans une baisse des coûts d’acheminement. Le recours au Global Gateway est ainsi proposé comme une nouvelle étape. Il s’agirait de financer davantage les infrastructures communes susceptibles de bénéficier à l’ensemble de la filière.

La diversification devient une urgence économique

Le prochain chantier est donc commercial. L’évaluation préconise d’examiner les possibilités offertes par la CEMAC, la CEDEAO, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourrait également constituer un levier pour élargir progressivement la clientèle de la banane camerounaise. La création d’un label « Banane du Cameroun », appuyé sur les certifications déjà obtenues par les producteurs, figure également parmi les recommandations. L’objectif serait de passer d’une logique essentiellement fondée sur le volume à une stratégie davantage orientée vers la différenciation, la qualité et la valorisation de l’origine.

La CDC et le risque phytosanitaire restent des points de vigilance

Le bilan demeure toutefois contrasté. La CDC a subi de lourdes pertes d’emplois dans le contexte de la crise sécuritaire dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Plus de 3 500 emplois ont disparu et plus de 2 000 salariés ont été placés en chômage technique, tandis que le périmètre actif de l’entreprise reculait de 65 %. Les évaluateurs préconisent une restructuration externe. À cela s’ajoute le risque phytosanitaire lié à la fusariose TR4, ou maladie de Panama. L’interruption du financement du CARBAP en 2018 a limité la continuité des activités de recherche directement soutenues par le programme. Les dispositifs de prévention et de surveillance restent donc déterminants pour éviter qu’une menace sanitaire ne vienne annuler une partie des gains de productivité réalisés.

Une filière plus productive, mais toujours concentrée

La structure du secteur a par ailleurs évolué depuis la période évaluée. Après la réorganisation des actifs bananiers de BPL en octobre 2025, le marché repose désormais sur trois opérateurs exportateurs : PHP, la Compagnie des bananes de Mondoni (CDBM) et la CDC, avec deux pôles de contrôle. Cette concentration intervient alors que la santé financière du principal opérateur appelle une attention particulière. PHP, qui représentait 67,3 % des volumes camerounais exportés en 2025, a enregistré environ 10,4 milliards de FCFA de pertes cumulées en 2024 et 2025, dont 5,78 milliards sur le seul exercice 2025.

Le bilan du MAB dessine ainsi une filière plus productive et mieux équipée, mais qui n’a pas encore achevé sa transformation économique. Après avoir consacré plusieurs dizaines de milliards de FCFA à la modernisation de l’outil de production, le prochain défi du Cameroun sera de réduire ses coûts logistiques, sécuriser sa base productive et surtout trouver de nouveaux marchés. Pour les cadres économiques, c’est à cette condition que les gains obtenus grâce à l’appui européen pourront se transformer en compétitivité durable plutôt qu’en simple capacité supplémentaire à vendre sur un marché devenu plus concurrentiel.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

9 - 5 = ?
Recharger

Veuillez saisir les caractères affichés dans le CAPTCHA pour vérifier que vous êtes humain.

Bouton retour en haut de la page