Or africain : Le manque de transparence sur les raffineries entretient l’opacité des circuits commerciaux
Le World Gold Council cherche à harmoniser la publication des raffineries qui traitent l’or des compagnies minières. Entre contraintes contractuelles, enjeux de réputation et impératifs de traçabilité, cette exigence révèle les limites de la gouvernance du secteur aurifère. En Afrique de l’Ouest, les projets d’affinage local pourraient rebattre les cartes en rapprochant les pays producteurs d’une étape stratégique de la chaîne de valeur.

La maîtrise de l’or ne se joue pas uniquement au moment de son extraction. Entre la sortie de la mine et sa commercialisation sur les marchés internationaux, le métal transite par des installations chargées de le purifier, d’en contrôler les caractéristiques et de le préparer à sa mise en circulation. Pourtant, l’identité de ces partenaires industriels demeure peu documentée chez plusieurs producteurs, alors qu’elle constitue un élément déterminant pour comprendre les circuits d’approvisionnement.
Face à cette situation, le World Gold Council (WGC), organisation représentant les principaux acteurs de l’industrie aurifère, a dévoilé le 5 octobre 2026 un dispositif destiné à uniformiser la communication des compagnies sur leurs raffineries partenaires. L’initiative prolonge un engagement pris en septembre 2023 par 33 de ses membres exploitant des mines, dont la production annuelle cumulée avoisinait alors 1 300 tonnes.
Une information commerciale devenue un enjeu de gouvernance
Le nouveau cadre propose un modèle commun permettant aux producteurs de préciser l’identité et la localisation des installations qui traitent leur doré, un alliage issu directement de l’extraction minière. L’objectif est de faciliter le suivi du métal, depuis son origine jusqu’aux étapes précédant sa commercialisation.
Cette démarche répond à une préoccupation économique croissante : la capacité à justifier la provenance des matières premières. Pour les investisseurs, les acheteurs et les fabricants, connaître les raffineries mobilisées permet de mieux apprécier les risques liés à l’approvisionnement et d’évaluer la conformité des chaînes commerciales aux exigences de responsabilité sociale et environnementale.
L’enjeu dépasse donc la simple communication institutionnelle. À mesure que la traçabilité devient un critère de confiance, l’absence d’informations sur les intermédiaires peut compliquer l’évaluation des risques et fragiliser la réputation des entreprises. La publication des partenaires apparaît ainsi comme un instrument de gouvernance, susceptible de renforcer la crédibilité du secteur aurifère auprès des marchés.
Confidentialité contractuelle et protection de la réputation
Les réticences des producteurs ne relèvent toutefois pas d’une seule logique. Une enquête publiée en 2023 par SWISSAID met en évidence plusieurs obstacles, notamment les habitudes de communication, les clauses contractuelles et les préoccupations concurrentielles.
B2Gold, opérateur de la mine de Fekola au Mali, avait notamment évoqué l’absence de pratique établie en matière de publication, tandis que Barrick jugeait cette information peu déterminante pour ses activités. Newmont avait, de son côté, expliqué que la divulgation des noms nécessitait l’accord préalable des raffineurs. Perseus Mining, actif en Côte d’Ivoire et au Ghana, avait indiqué avoir sollicité cette autorisation sans l’obtenir.
Ces positions soulèvent une question de fond : jusqu’où la confidentialité commerciale peut-elle justifier la rétention d’informations concernant une ressource stratégique ? Si la protection des relations d’affaires est légitime, elle entre en tension avec les attentes des acheteurs et des organisations qui souhaitent vérifier l’intégrité des approvisionnements.
SWISSAID relève également un risque réputationnel. Une fois les liens commerciaux rendus publics, les raffineries peuvent être interrogées sur les pratiques sociales et environnementales des mines dont elles traitent la production. Pour les producteurs, cette visibilité peut entraîner des pressions supplémentaires, voire affecter certaines relations commerciales. La transparence devient alors un enjeu économique autant qu’éthique.
L’affinage local, un levier de souveraineté économique
Malgré ces résistances, les pratiques évoluent. Newmont identifie désormais ses raffineries partenaires dans ses rapports de durabilité 2024 et 2025. B2Gold communique également sur les destinations du doré provenant de ses mines, notamment vers Rand Refinery, en Afrique du Sud, pour sa production de Fekola.
La cartographie réalisée par SWISSAID montre cependant la concentration géographique des circuits recensés : 79 % des relations commerciales étudiées en Afrique impliquent des raffineries établies en Suisse, en Afrique du Sud ou en Inde. Cette configuration traduit la place occupée par des centres d’affinage extérieurs au continent dans la transformation de l’or africain.
Le développement d’installations locales pourrait progressivement modifier cette organisation. Le Burkina Faso a inauguré une raffinerie nationale fin septembre 2026. Le Mali développe un projet avec le russe Yadran, tandis que la Côte d’Ivoire prévoit une mise en service d’ici à la fin du premier semestre 2027. En Guinée, Nimba Gold Refinery, à Conakry, s’inscrit également dans la volonté des autorités de renforcer les capacités nationales de transformation.
Pour les économies productrices, l’enjeu consiste à capter une part plus importante de la valeur ajoutée, à développer des compétences industrielles et à mieux encadrer les flux d’or. Toutefois, la construction d’une raffinerie ne garantit pas, à elle seule, une hausse des recettes publiques ou une transformation structurelle de l’économie. Les bénéfices dépendront notamment de la viabilité des installations, de leur approvisionnement, de leur compétitivité et de la qualité des dispositifs de contrôle.
La Guinée face à l’épreuve de l’application
La réglementation guinéenne illustre cette volonté de passer de l’ambition industrielle à l’encadrement concret des exportations. Selon le bilan trimestriel publié en juillet par PDI Gold, un décret du 8 juillet 2026 prévoit qu’au terme d’une période transitoire de 90 jours, expirant le 6 octobre, l’or soit traité dans une installation agréée en Guinée et atteigne une pureté minimale de 95,5 % avant son exportation.
L’application effective de cette mesure reste à préciser, notamment concernant les raffineries effectivement utilisées et les éventuelles dérogations accordées aux producteurs. PDI Gold, propriétaire de la mine de Kiniero et du projet aurifère de Bankan, indique étudier la possibilité de réaliser une partie de l’affinage directement sur son site minier afin de satisfaire au seuil réglementaire.
Cette évolution montre que la transparence ne dépend pas uniquement de la bonne volonté des entreprises. Les obligations nationales peuvent aussi rendre les circuits plus lisibles en imposant des destinations ou des procédés précis. Reste à savoir si les États disposeront des moyens techniques et institutionnels nécessaires pour contrôler les volumes traités, garantir la traçabilité et prévenir les contournements.
À terme, la combinaison de normes de publication communes et de capacités locales d’affinage pourrait améliorer la visibilité des flux aurifères africains. Pour les pays producteurs, le défi sera de convertir cette transparence en retombées économiques mesurables, plutôt que de se limiter à déplacer géographiquement une étape de la chaîne de valeur.



