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Des crampons aux usines : Comment les stars du football africain transforment leurs fortunes en entreprises

De Sadio Mané à Didier Drogba, en passant par Seydou Keïta, Samuel Eto’o, Asamoah Gyan ou Nwankwo Kanu, plusieurs anciennes gloires du football africain ont engagé une partie de leurs revenus dans l’économie réelle. Agro-industrie, mines, télécoms, immobilier, transport aérien ou infrastructures de loisirs : les trajectoires sont contrastées et montrent surtout que la notoriété ne suffit pas à garantir la réussite d’un investissement.

La reconversion économique des footballeurs africains prend progressivement une dimension entrepreneuriale. Après avoir accumulé des revenus parfois considérables au cours de carrières menées dans les plus grands championnats mondiaux, certains joueurs choisissent de rapatrier une partie de leur capital vers leurs pays d’origine. Une stratégie qui répond à deux impératifs : préparer l’après-carrière et convertir un patrimoine personnel en actifs susceptibles de produire des revenus sur le long terme. Le lancement, cette semaine à Bambali, au Sénégal, des travaux de SM10 Agro, porté par Sadio Mané, illustre cette tendance. Le projet représente un investissement annoncé de 20 millions de dollars, soit environ 11,7 milliards de FCFA. L’ambition est de transformer localement la mangue produite en Casamance, plutôt que de limiter la valeur créée à la production et à l’exportation du fruit brut.

L’agro-industrie, terrain privilégié des anciens internationaux

Le choix de Sadio Mané n’est pas isolé. Au Mali, Seydou Keïta a engagé plus de 14 milliards de FCFA, environ 24 millions de dollars, dans le complexe industriel Seydou Diogo Awa, implanté à Sanankoroba. Inauguré en juillet 2024, le site regroupe six unités destinées notamment à produire du beurre de karité, des huiles, des aliments pour bétail, du savon et des emballages. Sur le papier, le modèle présente plusieurs avantages : transformation locale des matières premières, diversification des débouchés agricoles et création d’emplois industriels. Mais le passage de l’investissement physique à une activité industrielle rentable s’est révélé plus complexe. En mars 2025, le Journal du Mali rapportait que le complexe ne tournait pas à pleine capacité, notamment en raison de difficultés d’approvisionnement en matières premières. Un problème classique dans les industries de transformation africaines : disposer d’une usine ne garantit pas qu’elle pourra fonctionner de manière régulière.

Drogba : quand le footballeur devient actionnaire minier

La diversification des stars africaines ne se limite toutefois pas à l’industrie agricole. En Côte d’Ivoire, Didier Drogba avait choisi une autre branche stratégique : les ressources minières. À travers DYD International Holding, l’ancien capitaine des Éléphants détenait 5% de la mine d’Ity, dans l’ouest du pays. En décembre 2018, Endeavour Mining a racheté cette participation en remettant à la société de Drogba 1,07 million de ses propres actions, valorisées à environ 15 millions de dollars au moment de l’opération.

Cette transaction illustre une autre manière de valoriser un investissement. Plutôt que de conserver indéfiniment un actif industriel, l’investisseur peut sortir du capital lorsque celui-ci prend de la valeur et réallouer les fonds vers d’autres opportunités. Les 15 millions de dollars correspondent toutefois à la valeur de la participation au moment de la transaction. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de calculer le bénéfice effectivement réalisé par Drogba, faute de connaître le montant initialement investi et les éventuels revenus perçus pendant la période de détention.

Télécoms et aviation : des secteurs où le capital ne suffit pas

Les expériences de Samuel Eto’o et d’Asamoah Gyan montrent, à l’inverse, les risques associés à des secteurs fortement capitalistiques et très concurrentiels. Au Cameroun, Samuel Eto’o avait lancé Set’Mobile en 2012 à travers Eto’o Telecom. L’opérateur virtuel entendait se faire une place sur un marché déjà structuré autour de grands acteurs. L’entreprise avait suscité un intérêt initial important, avec environ 50 000 souscriptions avant le lancement commercial et près de 200 000 abonnés revendiqués quelques mois plus tard. Mais l’entrée sur le marché ne garantissait pas la viabilité économique du modèle. Les difficultés de positionnement tarifaire et de distribution ont rapidement compliqué l’expansion de la marque. En février 2026, Eto’o déclarait avoir engagé 4 milliards de FCFA de fonds personnels dans cette aventure et reconnaissait que le projet figurait parmi ses échecs entrepreneuriaux.

L’expérience ghanéenne d’Asamoah Gyan est encore plus révélatrice des barrières à l’entrée. En 2017, l’ancien capitaine des Black Stars lançait BabyJet Airlines, avec l’ambition d’établir une compagnie aérienne. Le projet avait reçu une licence de transporteur et bénéficiait d’une visibilité institutionnelle importante. Pourtant, aucun vol commercial n’a finalement été opéré sous cette marque. CAPA classe aujourd’hui BabyJet Airlines parmi les projets qui n’ont jamais démarré leurs activités et considère l’entreprise comme abandonnée.

L’immobilier et les infrastructures : des actifs qui peuvent devenir lourds à porter

Au Nigeria, Nwankwo Kanu avait choisi l’hôtellerie. En 2004, l’ancien joueur d’Arsenal s’était associé à un homme d’affaires pour développer Hardley Apartments à Lagos, avec une participation annoncée de 70 %. L’établissement avait ensuite contracté un prêt bancaire de 457 millions de nairas afin de financer son développement. Le remboursement de cette dette a alimenté plusieurs années de différends judiciaires. Le cas de Kanu illustre un risque fréquemment rencontré dans les investissements immobiliers : l’endettement peut transformer un actif supposé générer des revenus en source de pression financière lorsque les flux de trésorerie ne suivent pas les échéances de remboursement. Le footballeur avait pourtant assigné au projet une fonction stratégique. Les revenus de l’hôtel devaient notamment contribuer au financement de la Kanu Heart Foundation, créée pour soutenir des opérations cardiaques.

Investir dans son pays, une dimension presque aussi importante que la rentabilité

Derrière ces opérations apparaît une autre caractéristique : la concentration des investissements dans les pays ou régions d’origine des joueurs. Ahmed Musa, par exemple, avait engagé environ 500 millions de nairas, soit 1,4 million de dollars à l’époque, dans un complexe sportif et de loisirs à Kano. Le site comprend notamment des terrains de football, une salle de sport, un restaurant et des espaces événementiels. L’international nigérian avait également investi dans une station-service. Cette logique répond à une rationalité économique particulière. Les sportifs disposent d’un avantage que n’ont pas toujours les investisseurs extérieurs : la connaissance du territoire, un réseau relationnel et une capacité à mobiliser rapidement leur notoriété.

À Bambali, Sadio Mané pousse cette logique encore plus loin en implantant son projet industriel dans son village natal. Au Mali, Seydou Keïta a choisi son pays d’origine. Drogba avait investi dans une ressource stratégique ivoirienne. Musa a privilégié Kano, ville associée au début de sa carrière. Le capital financier devient ainsi aussi un instrument de développement territorial. Mais les économistes invitent à ne pas confondre impact social et rentabilité financière. Une entreprise peut créer des emplois, améliorer l’offre locale et générer des retombées économiques tout en affichant une rentabilité insuffisante.

Le véritable test commence après l’inauguration

La multiplication des investissements des stars du football africain traduit une évolution du rapport entre célébrité sportive et patrimoine. Les joueurs ne cherchent plus uniquement à placer leur argent dans des actifs passifs. Certains tentent désormais de construire des entreprises capables de survivre à leur carrière. Cette transition comporte cependant un risque majeur : reproduire dans l’entrepreneuriat les erreurs commises par de nombreux sportifs ailleurs dans le monde, notamment lorsque la notoriété prend le pas sur l’analyse financière, la gouvernance ou le choix des partenaires. Une étude de la FIFPRO publiée en 2021 auprès de 282 footballeurs et footballeuses, actifs ou retraités dans 33 pays, indiquait que 67 % des personnes interrogées n’étaient pas certaines de leur avenir après leur carrière, tandis que 54 % déclaraient n’avoir reçu aucune aide pour préparer cette transition.

À Bambali, l’histoire économique de SM10 Agro ne fait ainsi que commencer. L’annonce des 20 millions de dollars donne une mesure de l’effort financier. Elle ne donne pas encore la mesure de la réussite du projet. Comme le montrent les expériences de Keïta, Drogba, Eto’o, Gyan, Kanu ou Musa, entre transformer une fortune sportive en entreprise et la transformer en entreprise rentable, il existe tout un match à jouer.

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