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Finance numérique : La BEAC prépare un franc CFA numérique pour contrer l’expansion des stablecoins en dollar

Face à la montée des cryptoactifs en Afrique et à l’influence grandissante des stablecoins indexés sur le dollar, la Banque des États de l’Afrique centrale accélère ses travaux sur une monnaie numérique souveraine. L’institution veut préserver la stabilité monétaire de la CEMAC tout en évitant qu’une devise numérique étrangère ne s’impose progressivement dans les échanges régionaux.

La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) affiche désormais clairement sa stratégie face à l’essor des actifs numériques. Réunie à Dakar lors d’une conférence consacrée aux cryptoactifs et aux innovations financières, l’institution a indiqué privilégier la création d’un franc CFA numérique adossé à la monnaie actuelle, plutôt qu’une ouverture aux stablecoins privés dominés par le dollar américain. Le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a défendu une approche fondée sur la continuité du système monétaire existant. Selon lui, la future version numérique du franc CFA conserverait une équivalence stricte avec la monnaie physique afin de préserver l’architecture financière de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Pour l’institution sous-régionale, la question dépasse le simple cadre technologique. Elle touche directement à la souveraineté monétaire et au contrôle des flux financiers dans une région où les usages numériques progressent rapidement.

La crainte d’une dollarisation numérique

La BEAC redoute notamment qu’une adoption massive des stablecoins adossés au dollar ne fragilise l’équilibre monétaire régional. Dans la zone CEMAC, qui regroupe le Cameroun, le Gabon, le Congo, le Tchad, la République centrafricaine et la Guinée équatoriale, le franc CFA constitue aujourd’hui l’unique monnaie légale. Or, l’utilisation croissante de stablecoins en dollar pourrait créer une forme de « double circulation monétaire » dans l’économie numérique. Les populations et les entreprises pourraient progressivement privilégier ces actifs pour les paiements, l’épargne ou les transferts transfrontaliers.

Une telle évolution risquerait de réduire l’efficacité des instruments classiques de politique monétaire utilisés par la banque centrale. Elle pourrait également accentuer la pression sur les réserves de change de la sous-région, déjà considérées comme relativement fragiles. À fin 2024, les réserves extérieures de la CEMAC étaient estimées à un peu plus de 11 milliards de dollars, soit environ 4,2 mois d’importations, un niveau inférieur au seuil généralement recommandé par le Fonds monétaire international (FMI).

Un chantier réglementaire en accélération

Pour anticiper ces mutations, la BEAC travaille avec le FMI à l’élaboration d’un cadre réglementaire commun sur les cryptoactifs. Des discussions techniques ont également été engagées avec la Commission bancaire de l’Afrique centrale et les autorités de supervision des marchés financiers afin d’harmoniser les règles applicables dans l’ensemble de la sous-région. L’objectif est de mettre en place un dispositif capable d’encadrer les nouveaux usages numériques sans déstabiliser le système financier régional. Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus large observé à travers le continent africain. Plusieurs banques centrales cherchent actuellement la meilleure stratégie entre interdiction, régulation stricte ou développement de monnaies numériques souveraines.

Le Kenya mise sur la régulation

À Dakar, le Kenya a présenté une approche sensiblement différente. La banque centrale kényane a choisi d’intégrer les stablecoins dans un cadre juridique spécifique destiné aux fournisseurs de services d’actifs virtuels. Les émetteurs devront notamment disposer de réserves équivalentes à la totalité des jetons émis et respecter des exigences élevées en matière de liquidité et de capitalisation. Les détenteurs de stablecoins bénéficieront également d’un droit de conversion immédiate. Cette orientation reflète le poids déjà considérable de l’innovation financière au Kenya, porté depuis plusieurs années par le succès du mobile money.

Une bataille stratégique pour l’avenir monétaire africain

Dans plusieurs pays africains, les stablecoins sont déjà utilisés pour sécuriser des transactions commerciales internationales ou contourner certaines contraintes de change. L’USDT, indexé sur le dollar, gagne notamment du terrain dans les échanges avec l’Asie et le Golfe. Face à cette progression, la BEAC veut éviter que les monnaies numériques privées ne deviennent, à terme, des instruments dominants dans les paiements régionaux. Le projet de franc CFA numérique apparaît ainsi comme une tentative de concilier modernisation financière et préservation du contrôle monétaire. Reste désormais à transformer cette ambition en dispositif concret, crédible et suffisamment attractif pour rivaliser avec les solutions privées déjà présentes sur le marché numérique africain.

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