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Africa Forward 2026 : Nairobi scelle le retour offensif de la France économique en Afrique avec 23 milliards d’euros annoncés

Réunis à Nairobi pour le sommet Africa Forward, la France, le Kenya et une trentaine d’États africains ont affiché une nouvelle ambition économique commune. Emmanuel Macron y a annoncé 23 milliards d’euros d’investissements destinés au continent, dans un contexte marqué par la concurrence chinoise, le recul de l’influence française au Sahel et la bataille mondiale autour des financements stratégiques africains.

Le sommet Africa Forward, organisé dans la capitale kényane, marque un tournant diplomatique majeur dans les relations entre Paris et le continent africain. Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, une grande rencontre Afrique-France s’est tenue dans un pays anglophone, symbole assumé d’une volonté française de sortir du traditionnel cercle francophone. Pendant plusieurs jours, l’Université de Nairobi s’est transformée en immense place de marché économique et géopolitique. Plus de 7 000 participants, chefs d’entreprises, investisseurs, responsables politiques et institutions financières internationales ont pris part aux échanges autour de 32 panels thématiques et de centaines de rendez-vous d’affaires.

À la clôture du forum économique « Inspire & Connect », Emmanuel Macron a dévoilé une enveloppe globale de 23 milliards d’euros d’investissements mobilisés pour l’Afrique. Selon l’Élysée, 14 milliards proviennent d’engagements pris par des entreprises françaises, tandis que 9 milliards correspondent à des annonces d’investisseurs africains. L’exécutif français affirme que ces projets pourraient générer environ 250 000 emplois directs sur le continent et en France.

Proparco au cœur de la mécanique financière

La branche financière la plus active du sommet aura été Proparco, filiale de l’Agence française de développement dédiée au secteur privé. L’institution revendique plus de 500 millions d’euros de financements signés à Nairobi en une seule journée. Parmi les opérations majeures figure un partenariat de 300 millions d’euros avec Ecobank destiné au financement des chaînes de valeur agricoles africaines. Une autre transaction emblématique concerne une opération croisée entre l’euro et le franc CFA conclue avec la Banque ouest-africaine de développement.

Plusieurs autres accords ont également été annoncés avec des groupes bancaires et industriels africains, notamment dans les secteurs de la santé, des infrastructures, du transport ferroviaire et des PME. Dans la foulée, Proparco a lancé l’Africa AgriTrade Coalition, une plateforme regroupant seize institutions financières dont les actifs cumulés avoisinent 400 milliards d’euros. L’objectif affiché consiste à réduire le déficit de financement du commerce agricole africain, estimé à près de 50 milliards de dollars.

La stratégie du pivot anglophone

En choisissant Nairobi, Paris tente clairement de redéfinir son positionnement africain. Le Kenya apparaît désormais comme un partenaire central dans cette nouvelle stratégie orientée vers les économies anglophones et les marchés émergents du continent. Cette réorientation intervient dans un contexte délicat pour la diplomatie française, fragilisée ces dernières années par le retrait militaire du Sahel et la montée d’un sentiment anti-français dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

Face à cette réalité, Emmanuel Macron a reconnu publiquement le recul de la présence économique française au profit de la Chine, de la Turquie, des États-Unis mais aussi de groupes africains de plus en plus puissants. Le président français a défendu une relation désormais fondée sur le « co-investissement » et un « partenariat d’égal à égal », rompant avec l’approche historique souvent perçue comme verticale.

Mais cette stratégie continue de susciter des critiques. Plusieurs économistes africains estiment que les mécanismes hérités de l’ancienne architecture économique française restent largement intacts, notamment autour du franc CFA et de la domination persistante de certains grands groupes français dans les infrastructures et la logistique.

Une déclaration de Nairobi aux ambitions continentales

Au-delà des annonces financières, le sommet s’est conclu par l’adoption d’une Déclaration de Nairobi structurée autour de plusieurs priorités : financement du développement, sécurité, énergie, industrialisation et gouvernance économique mondiale. Le texte officialise la création de l’Africa-France Impact Coalition, une plateforme regroupant une quarantaine de grands groupes africains et français. Cette coalition servira de cadre permanent pour suivre la mise en œuvre des investissements annoncés à Nairobi.

Les autorités françaises ont précisé la répartition sectorielle des engagements : transition énergétique, numérique, intelligence artificielle, économie bleue, agriculture et santé figurent parmi les principaux axes prioritaires. La déclaration consacre également un rôle stratégique à ATIDI, l’agence panafricaine de garantie des investissements, appelée à devenir un outil continental de réduction des risques pour attirer davantage de capitaux privés.

Le nucléaire civil s’invite dans le partenariat

L’un des faits marquants du sommet réside dans l’intégration explicite du nucléaire civil parmi les solutions énergétiques soutenues dans le partenariat Afrique-France. Cette orientation intervient alors que plusieurs pays africains accélèrent leurs coopérations nucléaires avec la Russie, notamment via Rosatom. Le Burkina Faso, le Mali, le Niger, l’Ouganda ou encore l’Éthiopie multiplient déjà les accords dans ce domaine. Face à cette offensive russe, Paris cherche manifestement à repositionner son expertise nucléaire sur le continent. La France demeure aujourd’hui l’un des rares pays occidentaux disposant encore d’une chaîne industrielle nucléaire complète capable d’accompagner les ambitions africaines.

Entre annonces massives et prudence sur les décaissements

Malgré l’ampleur des chiffres avancés à Nairobi, plusieurs observateurs appellent à la prudence. Le principal enjeu reste désormais la concrétisation effective des financements annoncés. Cette vigilance est renforcée par les difficultés budgétaires actuelles de la France. Depuis deux ans, l’aide publique au développement française a subi plusieurs réductions successives, éloignant Paris de ses objectifs initiaux en matière de solidarité internationale.

Dans ce contexte, Africa Forward apparaît autant comme une tentative de relance de l’influence française en Afrique que comme une opération de reconquête économique face à une concurrence mondiale de plus en plus agressive. À Nairobi, derrière les discours de partenariat rénové, une autre bataille s’est discrètement jouée : celle du contrôle des futurs marchés stratégiques africains.

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