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Bioéconomie et industrialisation : L’Afrique veut transformer ses arbres en véritables moteurs de richesse

Malgré son poids considérable dans la production mondiale de cacao, de karité, de gomme arabique ou encore de cajou, l’Afrique reste largement cantonnée à la fourniture de matières premières. Un rapport de Landscape Alliance met en lumière un paradoxe économique majeur : le continent dispose des ressources, mais capte une part infime de la valeur créée par leur transformation. Pour les économistes, l’enjeu dépasse le commerce agricole et touche directement à l’industrialisation, à l’emploi et à la souveraineté économique.

L’Afrique occupe une position de premier plan dans plusieurs filières issues des arbres. Elle fournit notamment l’essentiel de la production mondiale de noix de karité, une très grande partie de la gomme arabique et une proportion importante du cacao et de la noix de cajou. Pourtant, cette domination quantitative ne se traduit pas par une puissance équivalente sur le plan économique. Le rapport Tree-powered bioeconomies in Africa, publié le 7 août par Landscape Alliance, estime que le continent capte moins de 10 % de la valeur générée à l’échelle mondiale par ses ressources arboricoles. Le constat est encore plus frappant dans le secteur forestier. L’Afrique représente environ 16 % des superficies forestières mondiales, mais pèse moins de 2 % des exportations mondiales de produits forestiers en valeur. Pour les économistes, cette situation révèle surtout une faiblesse structurelle : l’Afrique vend ce qu’elle produit, mais ne transforme pas suffisamment ce qu’elle vend.

Le vrai gisement de richesse se trouve après la récolte

Le problème ne réside donc pas uniquement dans les volumes produits. Il se situe dans les étapes qui suivent la récolte : transformation industrielle, raffinage, conditionnement, certification, marketing, distribution et fabrication de produits finis. Une fève de cacao exportée ne génère pas la même valeur qu’un chocolat conditionné et commercialisé. Il en va de même pour la noix de karité transformée en beurre cosmétique, pour le bois transformé en mobilier ou pour une plante médicinale entrant dans la fabrication d’un produit pharmaceutique.

Cette faiblesse industrielle prive également les économies africaines de milliers d’emplois potentiels. Elle limite les recettes fiscales, réduit les revenus des producteurs et expose les pays aux fluctuations des cours internationaux. Le phénomène touche directement le Cameroun. Classé parmi les économies subsahariennes dépendantes de plusieurs produits forestiers, le pays reste fortement exposé aux performances du cacao, du bois, du caoutchouc et de l’huile de palme. Or, une progression durable de ces filières ne pourra pas reposer uniquement sur l’augmentation des superficies ou des volumes récoltés.

Des pertes qui aggravent le déficit de valorisation

À cette faible industrialisation s’ajoute un autre problème : les pertes après récolte. Dans plusieurs pays africains, jusqu’à 44 % de certains fruits périssables, notamment les mangues, les avocats et les agrumes, peuvent être perdus faute de capacités suffisantes de stockage, de transformation et d’accès aux marchés.

Pour les analystes, investir dans les chaînes du froid, les unités de transformation et la logistique permettrait donc de créer de la valeur à deux niveaux : en réduisant les pertes et en transformant davantage la production locale. L’enjeu est particulièrement important pour les économies rurales, où les arbres constituent une source de revenus, d’alimentation et d’emplois pour des millions de ménages.

La pharmacie et la cosmétique ouvrent une nouvelle frontière

L’autre potentiel encore largement inexploité se trouve dans la biodiversité. Le continent compte plus de 5 400 espèces végétales documentées présentant quelque 16 000 usages médicinaux connus. Des espèces comme le Prunus africana illustrent cette richesse biologique susceptible d’alimenter les industries pharmaceutique, cosmétique et nutraceutique. Pour les économistes, cette biodiversité pourrait devenir un levier d’industrialisation à condition que les pays africains développent leurs propres capacités de recherche, de certification et de transformation. L’objectif n’est donc plus simplement d’exporter des ressources naturelles, mais de construire autour d’elles des chaînes industrielles complètes.

Passer de l’exportateur de matières premières au producteur de solutions

Le rapport recommande aux États africains d’adopter des politiques cohérentes de bioéconomie, de stimuler l’investissement privé, de faciliter l’accès au financement et de soutenir l’innovation. À ce jour, seules l’Afrique du Sud, la Namibie et l’Éthiopie disposent de politiques nationales globales de bioéconomie, tandis qu’une stratégie régionale existe au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est.

Pour les cadres économiques, le chantier prioritaire est clair : la prochaine bataille de l’Afrique ne sera pas seulement celle de la production, mais celle de la transformation. Dans un contexte où le continent cherche à diversifier ses économies et à réduire sa dépendance aux exportations brutes, les ressources arboricoles peuvent constituer une base industrielle majeure. Le potentiel est considérable. Mais sans usines, laboratoires, infrastructures logistiques, marques africaines et accès au financement, l’arbre continuera surtout à enrichir les chaînes de valeur situées ailleurs. La question n’est donc plus de savoir si l’Afrique possède les ressources nécessaires, mais si elle saura enfin conserver une part beaucoup plus importante de la richesse qu’elles génèrent.

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