Données minières : L’Afrique veut reprendre le contrôle de son sous-sol
De la République démocratique du Congo à la Guinée, les États africains accélèrent les campagnes de cartographie géologique pour mieux identifier leurs ressources et renforcer leur position face aux investisseurs miniers. Mais cette ambition de souveraineté repose encore largement sur des entreprises étrangères, détentrices d’équipements, de savoir-faire et de capacités d’interprétation difficiles à reproduire localement.

Longtemps considérée comme une question essentiellement technique, la connaissance géologique s’impose désormais comme un instrument de politique minière. Pour plusieurs gouvernements africains, disposer de données précises sur les formations rocheuses, les structures du sous-sol et le potentiel en minerais permet de réduire l’asymétrie d’information avec les compagnies minières. La dynamique est particulièrement visible en RDC, en Zambie et au Nigeria, où des programmes de grande ampleur mobilisent des ressources financières importantes. L’objectif est de disposer d’une cartographie suffisamment précise pour orienter l’exploration, attirer les capitaux et, surtout, négocier les projets miniers avec une meilleure connaissance de la valeur potentielle des territoires concernés. Cette évolution traduit un changement de doctrine. L’État ne veut plus seulement délivrer des permis sur la base de données anciennes ou fragmentaires. Il cherche d’abord à savoir ce que contient son territoire.
Quelques groupes concentrent les grands contrats
Cette montée en puissance des campagnes géophysiques profite toutefois à un nombre restreint de prestataires internationaux. Xcalibur Smart Mapping constitue l’un des principaux bénéficiaires de cette demande croissante. Le groupe, dont les origines remontent à l’Afrique du Sud et qui est aujourd’hui basé à Madrid, exécute notamment en RDC un contrat évalué à 180 millions de dollars. Il participe également au programme national de cartographie de la Zambie. Son portefeuille africain comprend par ailleurs des interventions au Nigeria, en Sierra Leone et en Égypte.
Le canadien Sander Geophysics figure également parmi les spécialistes sollicités par les États. En Guinée, il a été retenu pour un programme consacré aux données magnétiques et radiométriques dans l’est du pays. La société dispose aussi d’une expérience significative au Malawi, où elle a réalisé un vaste levé géophysique à haute résolution entre 2013 et 2015. Derrière ces deux acteurs se trouve un écosystème plus large, notamment en Afrique australe, avec des sociétés comme New Resolution Geophysics ou Spectrem Air. Cette concentration s’explique par le niveau élevé des investissements nécessaires.
Des barrières technologiques difficiles à franchir
Un levé géophysique national ne se résume pas à faire voler un avion au-dessus d’un territoire. Il faut disposer d’aéronefs adaptés, de capteurs sophistiqués, de pilotes expérimentés et de capacités informatiques permettant de traiter des masses considérables de données. Le parcours de Xcalibur illustre d’ailleurs la consolidation progressive de cette industrie. En 2021, le groupe a repris les activités de CGG Multi-Physics, elles-mêmes enrichies au fil des années par des actifs provenant de Fugro Airborne Surveys. Des capacités autrefois réparties entre plusieurs acteurs mondiaux se retrouvent ainsi davantage concentrées. Pour les entreprises africaines, cette structure du marché constitue une barrière importante. La création d’une flotte spécialisée et la formation d’équipes capables de conduire des campagnes nationales nécessitent des investissements considérables avant même la signature du premier contrat.
La souveraineté se joue surtout dans la maîtrise des données
Pour autant, le recours à des prestataires étrangers ne signifie pas nécessairement que les États renoncent à leur souveraineté. L’enjeu déterminant réside moins dans la propriété de l’avion que dans celle des informations recueillies. Plusieurs pays mettent ainsi en place des mécanismes de contrôle indépendants. En Zambie, Xcalibur réalise les travaux tandis que le Geological Survey of Finland intervient dans le contrôle de la qualité. En Sierra Leone, l’acquisition des données par Xcalibur s’est accompagnée d’une supervision britannique. Au Malawi, Sander Geophysics a travaillé sous supervision technique du British Geological Survey. Cette organisation permet aux États de conserver la maîtrise du produit final, même lorsque la technologie et l’exécution sont externalisées.
Vers une industrie africaine de la géoscience ?
Le véritable défi se situe donc à moyen terme. Acheter des données géologiques à l’étranger peut renforcer rapidement la connaissance du sous-sol, mais ne construit pas automatiquement une capacité nationale durable. Quelques initiatives montrent toutefois une volonté d’internalisation. Au Ghana, l’autorité géologique dispose notamment d’un magnétomètre embarqué sur drone pour effectuer certains travaux sur des zones ciblées.
Transformer les données géologiques en levier de négociation minière et convertir progressivement les dépenses d’expertise étrangère en capacités locales. À mesure que les investissements miniers augmentent, les États africains auront intérêt à maîtriser non seulement leurs cartes géologiques, mais aussi les technologies, les logiciels, les compétences et les infrastructures permettant de les produire. La souveraineté géologique africaine ne se résume donc pas à connaître son sous-sol. Elle suppose, à terme, de savoir le mesurer, l’interpréter et valoriser cette connaissance sans dépendre systématiquement de prestataires extérieurs.



