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Engrais : L’UEMOA mise sur une industrie régionale pour réduire la facture des importations

Avec un marché des engrais qui pèse en moyenne 543,5 milliards de FCFA d’importations annuelles, l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) entend transformer ses ressources en phosphate en levier de développement industriel. Sa stratégie à l’horizon 2030 prévoit d’associer les huit États membres à la production, à la formulation et au financement des unités industrielles, y compris les pays dépourvus de gisements importants.

La dépendance aux importations d’engrais constitue un enjeu économique majeur pour les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Pour y répondre, la Commission communautaire veut structurer une filière intégrée, capable de valoriser les ressources minières disponibles dans la région et de mieux répondre aux besoins des producteurs agricoles. L’ambition est également de dépasser une répartition traditionnelle des rôles, dans laquelle les pays miniers extraient les matières premières tandis que les autres restent tributaires des marchés extérieurs.

Présentée à Ouagadougou, au Burkina Faso, lors d’une session d’information consacrée aux chantiers de l’Union, cette orientation figure dans le Livre blanc phosphates-engrais. Le document fait partie des trois filières pilotes retenues dans le cadre du plan stratégique IMPACT 2030. Pour les cadres économiques, cette initiative répond à une double nécessité : renforcer la sécurité d’approvisionnement agricole et conserver davantage de valeur ajoutée au sein de l’espace communautaire.

Une facture extérieure qui justifie l’industrialisation

Entre 2020 et 2024, les huit pays de l’UEMOA ont consacré en moyenne 543,5 milliards de FCFA par an à leurs importations d’engrais, selon les données de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Cette dépense représente à la fois une sortie importante de devises et une exposition aux fluctuations des cours internationaux, aux coûts du transport et aux perturbations des chaînes logistiques.

Les perspectives de renchérissement des fertilisants renforcent l’intérêt d’une production régionale. En avril 2026, la Banque mondiale anticipait une progression de 31 % des prix mondiaux des engrais sur l’année, notamment sous l’effet des tensions au Moyen-Orient. Pour les économies ouest-africaines, dont une partie de l’activité agricole dépend de ces intrants, une telle évolution peut alourdir les coûts de production, comprimer les revenus des exploitants et alimenter les tensions sur les prix alimentaires.

Toutefois, la substitution aux importations ne dépendra pas uniquement de la disponibilité des matières premières. Elle nécessitera des capacités de transformation compétitives, un approvisionnement énergétique fiable, des infrastructures logistiques adaptées et des mécanismes de distribution capables d’atteindre les exploitations agricoles à des prix accessibles.

Quatre pôles pour organiser la chaîne de valeur

La Commission de l’UEMOA s’appuie sur un potentiel minier qu’elle évalue à 100 millions de tonnes de phosphates certifiées selon les normes internationales, auquel s’ajouteraient près de 5 milliards de tonnes de ressources potentielles non certifiées. L’objectif consiste notamment à caractériser au moins 250 millions de tonnes supplémentaires d’ici à 2030 afin de mieux apprécier les possibilités d’exploitation.

Le dispositif industriel envisagé repose sur quatre pôles : Bargny-Ndayane, au Sénégal, San Pedro, en Côte d’Ivoire, Lomé-Adétikopé, au Togo, et Kotchari, au Burkina Faso. Ces plateformes doivent contribuer à articuler l’extraction, la transformation du phosphate, la fabrication des engrais et leur acheminement vers les marchés agricoles. Des unités de mélange viendraient compléter l’ensemble pour adapter les formulations aux sols et aux cultures.

Cette organisation pourrait modifier la structure des échanges régionaux. Au lieu d’exporter principalement des matières premières et de réimporter des produits transformés, les pays membres chercheraient à capter une partie des revenus industriels, des emplois et des compétences associées aux différentes étapes de production. La rentabilité de cette architecture dépendra néanmoins de la coordination entre les sites, de la taille des marchés desservis et de la compétitivité des produits face aux engrais importés.

Les pays sans phosphate appelés à entrer au capital

L’une des principales innovations du projet réside dans la place accordée aux États qui ne disposent pas de ressources minières significatives. Selon Lénaboua Coulibaly, cheffe de la Division des mines et hydrocarbures de la Commission, ces pays pourraient non seulement accueillir des unités de formulation, mais également participer au capital des futures industries régionales.

Ils pourraient ainsi bénéficier d’un approvisionnement plus régulier, de coûts logistiques potentiellement réduits et d’une meilleure connaissance des caractéristiques de leurs sols. Cette approche vise à éviter que les retombées économiques de la filière soient concentrées dans les seuls pays producteurs.

Le Togo illustre, de son côté, le défi de la transformation locale. Le pays dispose, selon la Commission, de 30 millions de tonnes de phosphates certifiées exploitées et d’environ 2 milliards de tonnes de ressources potentielles de phosphate carbonaté. Malgré cet avantage, son industrie demeure largement orientée vers l’exportation de roche brute. Le développement d’activités de transformation pourrait donc accroître la valeur ajoutée retenue dans l’économie nationale.

Un financement encore largement attendu du privé

La réalisation du programme régional 2026-2030 est estimée à 1 452,5 milliards de FCFA. Sur cette enveloppe, la Commission prévoit 1 190,9 milliards de financements privés et 239,5 milliards de contributions des États membres. La différence de 22,1 milliards entre ces deux postes et le coût total devra également être clarifiée dans le montage financier.

La forte contribution attendue des investisseurs privés révèle la dépendance du projet à la bancabilité des infrastructures et à la visibilité des débouchés commerciaux. Les industriels devront pouvoir compter sur des règles stables, des mécanismes de sécurisation des investissements et une demande suffisamment importante pour rentabiliser les unités de production.

La Commission prévoit la création d’un comité communautaire chargé d’accompagner l’élaboration des feuilles de route nationales et la mobilisation des ressources. Le véritable test sera de convertir les ambitions régionales en projets financés, assortis de calendriers précis et d’engagements vérifiables.

Au-delà de l’exploitation des phosphates, l’enjeu est donc de construire un marché intégré dans lequel chaque État peut contribuer selon ses avantages économiques. Si elle se concrétise, cette stratégie pourrait réduire l’exposition de l’UEMOA aux chocs extérieurs et renforcer les liens entre industrie, agriculture et commerce régional. Mais son succès se mesurera surtout à la baisse effective du coût des engrais pour les agriculteurs et à la capacité de la filière à créer durablement de la valeur dans les huit pays membres.

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