Uranium : À Niamey, une virgule qui vaut des milliards
Une déclaration du président nigérien a déclenché une tempête médiatique autour d’un supposé stock d’uranium « géant ». En réalité, l’écart vient d’une lecture fautive d’un chiffre technique. Retour sur une confusion révélatrice des enjeux politiques et économiques qui entourent désormais le minerai stratégique.

Lors d’une intervention télévisée le 13 février, le président Abdourahamane Tiani évoque un volume d’uranium extrait avant la reprise de contrôle de la mine d’Arlit : « 156,231 tonnes ». Dans plusieurs médias internationaux, cette donnée est rapidement transformée en « 156 000 tonnes ». Une simple virgule, interprétée comme un séparateur de milliers au lieu d’un séparateur décimal, suffit à faire basculer un stock raisonnable dans la catégorie des chiffres extravagants.
Ce volume d’environ 156 tonnes n’a rien d’inédit. Les autorités nigériennes l’avaient déjà mentionné fin 2025 pour désigner la production réalisée avant la nationalisation de la Somaïr, société historiquement contrôlée majoritairement par Orano aux côtés de l’État via la Sopamin. Le groupe français conteste cette nationalisation, parlant d’expropriation. Mais sur le plan strictement quantitatif, le débat porte bien sur des centaines de tonnes, pas sur des centaines de milliers.
Dans l’univers des chiffres miniers, la rigueur est essentielle. Une notation « 156,231 » peut semer le trouble hors des espaces francophones. En cascade, l’erreur se propage : un média reprend l’autre sans retour à la source audiovisuelle. Le stock devient colossal, la polémique enfle, et la crédibilité des données se brouille.
Les statistiques sectorielles suffisent pourtant à invalider l’hypothèse d’un stock de 156 000 tonnes. Selon la World Nuclear Association, la production annuelle du Niger a oscillé entre 2 000 et 4 500 tonnes ces dernières années. Les rapports de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives montrent que les exportations suivent de près la production, sans accumulation massive. À ce rythme, il faudrait près de quarante ans de production intégralement stockée pour atteindre 156 000 tonnes. Un scénario incompatible avec la réalité commerciale du pays.
Cette confusion intervient alors que l’uranium redevient un actif stratégique. Le prix spot, inférieur à 66 000 dollars la tonne début 2021, a presque triplé fin 2025. Pour le Niger, dont l’uranium a longtemps structuré les exportations, chaque tonne revendiquée compte désormais double : économiquement et politiquement.
Au-delà de la technique, l’épisode illustre une guerre des chiffres entre France, le Niger et leurs partenaires industriels. Dans un marché tendu, les ordres de grandeur deviennent des arguments diplomatiques. Ici, une virgule mal lue a suffi à transformer un stock réel en mythe industriel.



