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Taxe sur le mobile money : Le continent face au piège des fausses bonnes recettes

Présentée comme une solution rapide pour renforcer les recettes publiques, la taxation des transactions de mobile money continue de séduire plusieurs gouvernements africains. Pourtant, les expériences accumulées du Ghana au Cameroun montrent un même scénario : faibles gains budgétaires, recul de l’usage des paiements électroniques et pression accrue sur les ménages les plus fragiles. Malgré ces signaux, de nouveaux États s’apprêtent encore à emprunter cette voie.

En matière de fiscalité numérique, l’Afrique semble rejouer une partition déjà entendue. Lorsqu’en 2022 le Ghana instaure une taxe sur les transferts électroniques, l’objectif affiché est clair : renflouer rapidement les caisses publiques dans un contexte de tensions budgétaires. Mais l’effet observé prend les autorités à contre-pied. Les usagers réduisent leurs opérations, multiplient les contournements et reviennent partiellement au cash. Les recettes espérées ne suivent pas.

Le gouvernement ghanéen tente alors plusieurs ajustements, en abaissant le taux avant de renoncer totalement au dispositif en 2025. Ce recul n’a pourtant pas suffi à décourager d’autres pays. De l’Afrique de l’Est à l’Afrique centrale, plusieurs États ont adopté ou renforcé des prélèvements similaires, souvent avec les mêmes conséquences : chute des volumes, ralentissement de l’inclusion financière et mécontentement populaire.

Les études publiées ces dernières années dressent un constat convergent. Dès que le coût d’une transaction augmente sensiblement, les utilisateurs arbitrent immédiatement. Les petits commerçants, les travailleurs informels et les familles qui envoient de faibles montants sont les premiers à modifier leurs habitudes. Dans certains pays, la baisse du nombre d’opérations a atteint des niveaux spectaculaires quelques semaines seulement après l’entrée en vigueur des taxes.

Au Cameroun, les mois ayant suivi l’introduction du prélèvement en 2022 ont été marqués par une forte contraction de la valeur moyenne des transactions taxées. En République centrafricaine, la fréquence des opérations a également décroché après la mise en place d’une taxe de 1 %. Derrière ces chiffres, une mécanique économique simple se dessine : lorsque les frais dépassent un seuil jugé tolérable, les utilisateurs privilégient le numéraire. Le mobile money cesse alors d’être perçu comme un outil pratique et abordable, surtout pour les opérations du quotidien.

Le principal reproche adressé à ces taxes reste leur caractère régressif. En proportion, une petite transaction supporte une charge bien plus lourde qu’un transfert important. Ce sont donc les ménages à faibles revenus, les micro-entrepreneurs et les acteurs de l’économie informelle qui absorbent le choc le plus brutal. Cette réalité touche aussi les enjeux de genre. Dans de nombreux pays africains, les femmes accusent déjà un retard notable dans l’accès aux comptes de mobile money.

Toute hausse du coût d’usage réduit encore davantage leur marge d’entrée dans les services financiers numériques, accentuant une fracture déjà existante. À moyen terme, l’effet peut devenir contre-productif pour les États eux-mêmes. En freinant l’adoption du paiement électronique, les gouvernements affaiblissent la traçabilité d’une partie des flux économiques et réduisent les perspectives d’élargissement futur de l’assiette fiscale.

Face à ce constat, plusieurs responsables africains défendent désormais une approche inverse. L’idée n’est plus de taxer chaque transaction numérique, mais de réduire l’avantage économique du cash. Certains plaident pour un coût plus élevé du traitement du numéraire, afin d’encourager naturellement les paiements électroniques. D’autres pays misent sur la digitalisation de la collecte fiscale elle-même. Le Kenya, par exemple, a renforcé ses plateformes publiques de paiement, utilisant les canaux mobiles comme instruments de recouvrement sans pénaliser chaque transfert entre particuliers.

Après deux décennies d’essor, le mobile money est devenu l’une des plus grandes innovations financières du continent. Le taxer excessivement revient à ralentir une infrastructure qui a favorisé l’inclusion, fluidifié les échanges et amélioré la visibilité de pans entiers de l’économie. Les reculs observés au Ghana, les débats au Gabon ou encore les hésitations du Tchad montrent qu’une prise de conscience progresse. Pour les pays qui envisagent encore ce type de prélèvement, la vraie question n’est plus celle du rendement immédiat, mais du coût économique à long terme. En voulant monétiser chaque clic, les États risquent surtout de repousser les citoyens vers les billets et les pièces, là où la fiscalité perd justement sa trace.

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