Mines & énergies

Énergie électrique : SOCADEL face au choc de la refondation, les cent jours qui peuvent rebattre les cartes

Avec la prise de fonctions de la nouvelle équipe dirigeante de la Société Camerounaise d’Électricité (SOCADEL), née des cendres d’ENEO après la reprise en main de l’État camerounais, le secteur électrique entre dans une phase décisive. Entre crise financière, infrastructures vieillissantes, fraude massive et défi de reconquête de la confiance des usagers, les autorités ont fixé un cap : obtenir des résultats visibles en cent jours. Une course contre la montre s’engage désormais pour sauver un service public considéré comme vital pour l’économie nationale.

Le 8 mai 2026 à Douala, la transmission de responsabilités entre les anciens dirigeants d’ENEO et les nouveaux responsables de la Société Camerounaise d’Électricité a marqué un tournant majeur dans l’histoire énergétique du Cameroun. En présence du ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, la nouvelle équipe conduite par Oumarou Hamandjoda, Directeur général, et Ekobena Jean Basile, Directeur général adjoint, a officiellement pris les commandes d’une entreprise désormais placée sous contrôle public.

Cette cérémonie, hautement symbolique, consacre l’aboutissement du processus de renationalisation engagé par l’État après le retrait du fonds britannique Actis, principal actionnaire d’ENEO. Le changement de nom vers SOCADEL ne constitue pas seulement une opération d’image. Il traduit surtout la volonté des pouvoirs publics de reprendre la maîtrise d’un secteur stratégique devenu, au fil des années, l’un des sujets de mécontentement les plus sensibles pour les ménages et les entreprises. Durant plus d’une décennie, ENEO, héritière d’AES Sonel, a porté le poids des critiques liées aux coupures récurrentes, aux difficultés de raccordement, aux coûts jugés élevés et aux lenteurs d’intervention sur le terrain. À cela se sont ajoutés des déséquilibres financiers profonds qui ont progressivement fragilisé l’ensemble de la chaîne électrique nationale.

Une entreprise lourdement fragilisée

Le diagnostic dressé par les autorités est sévère. La nouvelle société hérite d’une structure en grande difficulté, marquée par une dette estimée à plusieurs centaines de milliards de FCFA, des tensions permanentes de trésorerie et une dégradation continue de la qualité du service. Le gouvernement estime que les dysfonctionnements observés ces dernières années ont créé un cercle vicieux difficile à enrayer. Les impayés et les raccordements frauduleux ont considérablement réduit les ressources disponibles pour la maintenance et les investissements. En conséquence, les infrastructures se sont dégradées : transformateurs surchargés, lignes vieillissantes, équipements obsolètes et temps d’intervention souvent jugés excessifs par les abonnés. Face à cette situation, le ministre de l’Eau et de l’Énergie a insisté sur l’urgence d’un redressement rapide afin d’éviter l’effondrement progressif du système. Pour les autorités, la crédibilité même de la renationalisation dépendra de la capacité de SOCADEL à produire des améliorations visibles dès ses premiers mois d’existence.

Le pari des cent premiers jours

Le gouvernement a fixé une période-test de cent jours à la nouvelle direction. Cette phase doit permettre d’engager les premières réformes opérationnelles et de rassurer aussi bien les consommateurs que les partenaires financiers. Trois priorités dominent cette feuille de route : améliorer les recettes, réduire les pertes et restaurer la qualité du service. Le recouvrement des factures apparaît comme l’un des chantiers les plus sensibles. Les autorités veulent instaurer une discipline de paiement plus stricte, tout en renforçant la traçabilité des flux financiers. Dans cette logique, la migration vers les compteurs prépayés devrait être accélérée afin de limiter les impayés chroniques et sécuriser les revenus de l’entreprise. En parallèle, les pouvoirs publics annoncent un vaste programme de modernisation des équipements de comptage et de surveillance des réseaux. La lutte contre la fraude figure également au cœur du dispositif. Les branchements clandestins et les manipulations illégales des installations électriques sont considérés comme l’un des principaux facteurs d’affaiblissement du secteur. Une brigade nationale spécialisée devrait être déployée pour mener des opérations de contrôle à travers le pays.

Modernisation des réseaux et amélioration du service

Au-delà des aspects financiers, SOCADEL devra répondre à une forte attente des populations concernant la stabilité de l’approvisionnement électrique. Le gouvernement veut notamment réduire les délais d’intervention technique, particulièrement lors des pannes de transformateurs. Les autorités envisagent aussi le remplacement progressif des poteaux en bois par des supports en béton, l’intensification des travaux d’élagage autour des lignes électriques et l’introduction de solutions numériques inspirées des réseaux intelligents. L’objectif affiché est double : limiter les interruptions de service et améliorer la gestion des flux électriques. Cette modernisation devrait également accompagner l’extension de l’accès à l’électricité dans plusieurs localités encore insuffisamment desservies grâce à des mini-réseaux et des solutions décentralisées.

Tolérance zéro contre les complicités internes

Le message adressé au personnel de la nouvelle entreprise a été particulièrement ferme. Le ministre de l’Eau et de l’Énergie a averti que les agents impliqués dans des pratiques frauduleuses ou des raccordements illicites s’exposeraient désormais à des sanctions disciplinaires et judiciaires. Cette déclaration traduit la volonté du gouvernement de rompre avec certaines pratiques dénoncées depuis plusieurs années au sein de l’ancien système. Les autorités veulent instaurer une culture de responsabilité et d’intégrité dans la gestion du service public de l’électricité. Dans le même temps, l’État a tenté de rassurer les employés sur la préservation de leurs acquis sociaux, notamment les salaires et avantages existants. Une réflexion doit également être engagée sur le devenir des parts détenues par le personnel dans l’ancien capital d’ENEO.

Une renationalisation sous haute surveillance

Pour Yaoundé, le défi dépasse largement le seul cadre de l’entreprise. La réussite ou l’échec de SOCADEL servira de test grandeur nature pour mesurer la capacité de l’État à gérer efficacement un secteur stratégique après des années de concession au privé. Les attentes sont immenses. Les ménages espèrent une baisse des coupures et une amélioration du service client. Les entreprises attendent une alimentation plus stable pour soutenir leurs activités. Quant aux bailleurs et investisseurs, ils observent attentivement la capacité du Cameroun à restaurer l’équilibre financier d’un secteur essentiel à la croissance économique. Les cent premiers jours de SOCADEL apparaissent ainsi comme un sas décisif. Une période où chaque avancée, chaque panne évitée et chaque facture recouvrée pèseront dans le jugement porté sur cette nouvelle ère énergétique.

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