Politique monétaire : Les banques de l’UEMOA privilégient la prudence, freinant la relance du crédit
Malgré l’assouplissement de la politique monétaire de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), les banques de l’Union continuent d’accumuler des réserves largement supérieures aux exigences réglementaires. Cette stratégie, motivée par des considérations de sécurité, limite la circulation des liquidités vers les entreprises et les ménages, tout en favorisant davantage le financement des États.

Le système bancaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) traverse une situation paradoxale. Alors que les établissements disposent d’importantes ressources financières, une part croissante de ces liquidités reste immobilisée auprès de la BCEAO au lieu d’être injectée dans l’économie. Entre le 16 février et le 15 mars 2026, les banques ont maintenu plus de 6 000 milliards de FCFA en réserves auprès de l’institut d’émission, alors que les obligations réglementaires ne s’élevaient qu’à environ 1 500 milliards de FCFA. L’excédent dépasse ainsi 4 500 milliards de FCFA, illustrant une préférence marquée pour la sécurité plutôt que pour la prise de risque. Cette tendance, observée depuis la sortie des tensions de liquidité de 2023 et 2024, traduit un changement durable du comportement des banques de la région.
Selon les responsables de la BCEAO, cette stratégie répond principalement à la volonté des banques de disposer d’un important matelas de trésorerie afin de faire face à d’éventuels retraits des principaux déposants, notamment les administrations publiques, les grandes entreprises et les institutions. Pourtant, ce choix représente un manque à gagner. Les sommes laissées en réserve auprès de la banque centrale ne génèrent aucune rémunération, alors qu’elles pourraient être placées sur le marché interbancaire où les rendements dépassaient 4 % au premier trimestre 2026. Cette préférence révèle surtout un manque de confiance dans la profondeur et la fluidité du marché interbancaire. Le recul du volume des échanges entre établissements confirme cette prudence généralisée, les banques privilégiant la conservation de leurs ressources plutôt que leur circulation entre acteurs financiers.
Cette accumulation de réserves réduit l’efficacité des décisions prises par la BCEAO. En mars 2026, l’institution a abaissé son principal taux directeur afin de rendre le financement moins coûteux et de soutenir l’activité économique. Si cette baisse s’est rapidement répercutée sur les conditions de refinancement des banques ainsi que sur les taux du marché interbancaire, les entreprises et les particuliers n’en ont pratiquement pas bénéficié. Les taux appliqués à la clientèle sont restés quasiment inchangés, limitant ainsi les effets attendus de l’assouplissement monétaire sur l’investissement et la consommation. Dans le même temps, la progression des crédits accordés au secteur privé continue de ralentir, signe que les liquidités disponibles ne se transforment pas suffisamment en financements productifs.
Les observateurs relèvent que les banques orientent une part importante de leurs ressources vers les titres publics, considérés comme plus sûrs et offrant un rendement attractif. Sur un an, les portefeuilles d’obligations souveraines ont progressé plus rapidement que les crédits accordés aux entreprises. Cette évolution illustre un phénomène classique d’éviction, où les besoins de financement des États absorbent une partie de l’épargne disponible au détriment du secteur privé. Si cette stratégie contribue à faciliter les levées de fonds des gouvernements, elle peut freiner les investissements productifs et ralentir la création de richesse.
À moyen terme, l’enjeu pour la BCEAO sera donc de restaurer la confiance sur le marché interbancaire et d’encourager les établissements financiers à réorienter leurs liquidités vers le financement de l’économie réelle. Sans cette évolution, les baisses de taux décidées par la banque centrale risquent de produire des effets limités sur la croissance et l’emploi dans l’ensemble de l’UEMOA.



