Sukuk souverains : L’Afrique dépasse 7 milliards de dollars, mais peine encore à élargir le cercle des émetteurs
Le marché africain des sukuk souverains poursuit sa progression, porté par l’intérêt des investisseurs du Golfe et la recherche de nouvelles sources de financement. Mais cette dynamique reste concentrée sur quelques économies. Selon Fitch Ratings, quatre pays représentent à eux seuls 96 % de l’encours continental, tandis que les faiblesses réglementaires et le développement limité des marchés financiers freinent encore l’essor de cet instrument.

L’Afrique commence à trouver dans les sukuk une nouvelle voie pour financer ses besoins publics. L’encours des émissions souveraines compatibles avec les principes de la finance islamique a dépassé 7 milliards de dollars en août 2026, en progression de 16 % sur un an, selon une analyse publiée le 18 août par Fitch Ratings.
Cette progression demeure toutefois marginale à l’échelle mondiale. Les sukuk africains représentent moins de 1 % des titres de même nature en circulation dans le monde. Surtout, le marché reste dominé par quatre pays : l’Égypte concentre 48 % de l’encours, devant le Nigeria (26 %), l’Afrique du Sud (15 %) et le Bénin (7 %).
Cette concentration révèle moins un manque de demande qu’un déficit d’écosystème. « Le potentiel existe, mais il faut un environnement juridique, bancaire et financier capable de transformer cette demande en marché durable », analyse un cadre économique.
L’Égypte illustre cette capacité à structurer progressivement un marché. Après une première émission souveraine en dollars en 2023, Le Caire a multiplié les opérations, notamment en monnaie locale depuis 2025. Le pays bénéficie à la fois de réformes réglementaires et de relations financières étroites avec les États du Golfe, où se trouvent d’importants investisseurs spécialisés dans les produits conformes à la charia.
Le Nigeria profite, lui, de la profondeur de son secteur bancaire et de l’appétit des établissements financiers pour les titres publics. L’Afrique du Sud dispose d’un autre avantage : des marchés de capitaux développés et une industrie de gestion d’actifs particulièrement importante. Le pays compte notamment plus de 6 milliards de dollars d’actifs sous gestion dans les fonds conformes à la charia.
Le Bénin constitue le cas le plus récent. Son entrée sur ce marché en 2026, avec une émission de 500 millions de dollars, a rencontré une demande supérieure à huit fois le montant proposé. Une performance qui montre que les investisseurs peuvent répondre présents lorsque les conditions d’émission sont réunies.
La dynamique reste cependant irrégulière. Les émissions africaines de sukuk ont représenté environ 1 milliard de dollars depuis janvier 2026, essentiellement grâce au Bénin et à l’Égypte, contre 3,3 milliards de dollars sur l’ensemble de 2025.
Pour Fitch, cette volatilité devrait se prolonger à moyen terme. Le principal obstacle se situe dans l’absence d’un cadre réglementaire adapté dans de nombreux pays. À cela s’ajoute la faiblesse des institutions financières islamiques locales, qui jouent normalement un double rôle d’investisseurs et d’émetteurs.
Pour les économies africaines, l’enjeu est pourtant important. Le recul de l’aide extérieure et la hausse du coût des financements classiques obligent les États à diversifier leurs sources de capitaux. Le sukuk peut précisément permettre d’attirer une catégorie d’investisseurs peu présente sur les marchés obligataires conventionnels.
Le contraste avec le marché obligataire africain est révélateur. L’encours total de la dette émise sur les marchés du continent atteignait environ 1 600 milliards de dollars en août 2026. L’Afrique du Sud en représente 39 %, l’Égypte 18 % et le Nigeria 9 %. Pourtant, les sukuk y occupent encore une place inférieure à 1 %.
Pour les économistes, le développement de ce segment suppose donc davantage qu’une multiplication ponctuelle des émissions. Il nécessite une infrastructure réglementaire harmonisée, des institutions financières islamiques plus solides, des mécanismes de titrisation adaptés et des marchés secondaires suffisamment liquides.
À terme, les sukuk pourraient ainsi devenir un instrument de diversification du financement public africain. Mais sans élargissement du nombre d’émetteurs et sans approfondissement des marchés locaux, leur progression risque de rester une affaire de quelques économies plutôt qu’un véritable mouvement continental.



