Transport aérien : Ethiopian Airlines accélère dans le fret pour faire d’Addis-Abeba un contrepoids aux hubs du Golfe
Ethiopian Airlines veut changer d’échelle dans le transport aérien de marchandises. La compagnie africaine négocie l’acquisition de plusieurs gros-porteurs cargo auprès de Boeing, tout en renforçant son réseau asiatique et en participant au développement d’une nouvelle plateforme aéroportuaire. L’objectif est clair : capter davantage des flux entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe et réduire la dépendance du continent aux grands hubs de Doha et Dubaï.

Ethiopian Airlines prépare un investissement susceptible de modifier la structure de son activité cargo. D’après des informations rapportées par Reuters le 2 septembre, la compagnie discute avec Boeing de l’achat de huit à dix avions-cargos long-courriers. Le projet comprendrait deux 777F actuellement commercialisés et six à huit 777-8F de nouvelle génération. Si l’opération se concrétise, la flotte de Boeing 777 cargo passerait de 12 à environ 22 appareils. Pour Ethiopian, cette progression ne constitue pas seulement une augmentation de capacité. Elle vise à créer suffisamment de moyens de transport pour densifier les rotations et sécuriser des liaisons intercontinentales à forte valeur commerciale. La dynamique est déjà visible dans les résultats. Ethiopian Cargo a acheminé 897 000 tonnes de marchandises en 2025, soit 16 % de plus qu’un an auparavant. Sur les six premiers mois de l’exercice 2025-2026, 451 000 tonnes avaient déjà été transportées. Le groupe Ethiopian Airlines a, parallèlement, enregistré 4,4 milliards de dollars de revenus sur la période considérée.
L’Asie devient le principal terrain de conquête
La stratégie ne repose toutefois pas uniquement sur l’achat d’avions. Ethiopian élargit progressivement son réseau, notamment en Chine, où se trouvent d’importants bassins industriels et commerciaux. L’ouverture, en août 2026, d’une liaison cargo directe entre Chengdu et l’Afrique illustre cette orientation. En reliant directement l’une des principales zones économiques chinoises au continent africain, Ethiopian cherche à raccourcir les chaînes logistiques et à récupérer une partie des marchandises aujourd’hui acheminées via les plateformes du Moyen-Orient.
La compagnie dessert désormais plus de 70 destinations cargo. Cette couverture donne à Addis-Abeba un rôle potentiel d’intermédiaire entre les marchés asiatiques et plusieurs économies africaines, mais aussi entre l’Afrique et l’Europe. Pour les économistes du transport, l’enjeu est déterminant : dans le fret aérien, la compétitivité d’un hub dépend moins de sa localisation seule que de sa capacité à agréger rapidement les volumes, multiplier les correspondances et garantir des fréquences régulières.
Bishoftu, la deuxième pièce du dispositif
Ethiopian veut également résoudre la question des infrastructures. La compagnie participe au projet du futur aéroport de Bishoftu, situé à environ 45 km d’Addis-Abeba. L’investissement annoncé atteint 12,5 milliards de dollars, avec, à terme, une capacité de traitement de 3,7 millions de tonnes de fret par an. La première phase est attendue en 2030.
Cette infrastructure pourrait constituer le véritable levier de changement d’échelle. Une flotte cargo importante sans capacités suffisantes au sol créerait rapidement un goulot d’étranglement. À l’inverse, un aéroport dimensionné pour plusieurs millions de tonnes permettrait à l’Éthiopie de développer une plateforme logistique intégrant transport aérien, entreposage, distribution et services associés. L’enjeu dépasse donc l’aviation. Addis-Abeba cherche à transformer le fret aérien en outil de compétitivité nationale, capable d’attirer des activités logistiques et de renforcer les échanges commerciaux.
Un marché dominé par les compagnies du Golfe
Le chemin reste néanmoins long. Qatar Airways Cargo a transporté 1,43 million de tonnes sur son exercice 2025-2026 et exploite 30 Boeing 777 cargo. Emirates SkyCargo dispose pour sa part de 23 avions dédiés. Selon Freightos, les deux compagnies concentrent ensemble environ 13 % de la capacité mondiale de fret aérien. Ethiopian doit donc affronter des concurrents bénéficiant d’écosystèmes aéroportuaires extrêmement développés, de puissantes flottes passagers et d’importants réseaux internationaux. Mais la compagnie africaine possède un atout : sa position géographique. Les perturbations survenues en février 2026, lorsque la fermeture de plusieurs espaces aériens du Golfe a provoqué une baisse de 22 % de la capacité mondiale de fret et de 39 % sur l’axe Asie-Moyen-Orient-Europe, ont montré la vulnérabilité d’un marché fortement concentré. Une partie des flux avait alors été réorientée vers d’autres itinéraires, Ethiopian bénéficiant de cette redistribution.
Addis-Abeba veut transformer l’avantage géographique en puissance logistique
La Vision 2040 d’Ethiopian Airlines prévoit de porter le volume annuel de fret à 1,9 million de tonnes. Pour atteindre ce niveau, la compagnie devra quasiment multiplier par 2,5 son activité par rapport aux quelque 754 000 tonnes projetées pour 2025. Cette ambition révèle surtout la logique économique du projet. Ethiopian ne cherche plus simplement à être la compagnie aérienne dominante d’Afrique. Elle veut devenir l’un des principaux intermédiaires logistiques reliant le continent aux grands centres de production et de consommation mondiaux.
La combinaison d’une flotte renforcée, d’un réseau asiatique élargi et du futur aéroport de Bishoftu pourrait ainsi donner naissance à un véritable corridor logistique africain. Reste à convertir cet avantage potentiel en volumes durables. Car pour concurrencer Doha et Dubaï, Addis-Abeba devra attirer non seulement des avions, mais surtout les marchandises, les transitaires et les entreprises qui font vivre un hub mondial.



