Tabac : L’Afrique renforce son poids dans la production mondiale, mais reste piégée dans le bas de la chaîne de valeur
L’Afrique prend une place de plus en plus importante dans l’économie mondiale du tabac. En douze ans, sa production de feuilles a progressé alors que l’offre mondiale reculait. Mais cette performance masque une faiblesse structurelle : le continent exporte massivement la matière première et importe davantage de cigarettes manufacturées. Pour les économistes, cette configuration limite les retombées industrielles de la filière et entretient une dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs.

Le tabac africain gagne du terrain sur le marché mondial, mais essentiellement sous sa forme la moins valorisée. C’est l’un des principaux enseignements du deuxième rapport de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) consacré à la production et au commerce du tabac en Afrique, publié le 31 août et fondé sur les données disponibles jusqu’en 2024. Les chiffres révèlent une filière en expansion sur le continent, mais dont les bénéfices économiques restent inégalement répartis entre producteurs, transformateurs et marchés de consommation.
Une production africaine qui progresse à contre-courant du marché mondial
Entre 2012 et 2024, la production africaine de feuilles de tabac a augmenté de 8,61 %, pour atteindre environ 639 130 tonnes. L’Afrique représente ainsi près de 10,8 % de la production mondiale, estimée à 5,9 millions de tonnes. Cette progression contraste avec le recul de 18,8 % enregistré à l’échelle mondiale. La superficie cultivée n’a diminué que de 1,7 % en Afrique sur la période, contre plus de 20 % dans le monde.
Pour un économiste, cette évolution traduit moins une révolution technologique qu’une recomposition géographique de l’offre mondiale. « L’Afrique devient progressivement un espace de production de substitution pour une industrie mondiale qui cherche à sécuriser ses approvisionnements », analyse un spécialiste des marchés agricoles. Les rendements restent faibles. À environ 1 151 kg par hectare en 2024, ils représentent seulement près des deux tiers de la moyenne mondiale. L’augmentation des volumes repose donc encore largement sur la mobilisation des terres et l’extension ou le maintien des surfaces plutôt que sur une amélioration spectaculaire de la productivité.
Zimbabwe, Malawi et Afrique de l’Est dominent la filière
La production africaine est fortement concentrée. Les cinq principaux producteurs représentent environ 83 % de l’offre continentale. Le Zimbabwe arrive largement en tête avec 32 % de la production africaine, suivi du Malawi (17,1 %), de la Tanzanie (16,2 %), du Mozambique (12,3 %) et de l’Ouganda (5 %). Cette concentration constitue à la fois un avantage et une vulnérabilité. Elle permet à quelques pays de développer des infrastructures, des réseaux d’exportation et une expertise agricole spécialisés. Mais elle expose également leurs économies aux fluctuations des cours internationaux et à l’évolution des politiques antitabac. Le poids économique de la filière est particulièrement visible au Zimbabwe et au Malawi. Les exportations de feuilles représentent respectivement environ 5 % et plus de 4 % du PIB. Le tabac y dépasse donc le simple statut de culture commerciale pour devenir une composante significative des recettes extérieures.
2,37 milliards de dollars d’exportations : une manne concentrée sur la matière première
L’Afrique a exporté pour environ 2,37 milliards de dollars de feuilles de tabac en 2024, contre 1,88 milliard en 2012. En parallèle, ses importations de feuilles ont chuté à environ 621 millions de dollars. Le continent dégage ainsi un excédent de près de 1,75 milliard de dollars sur ce segment. Le Zimbabwe concentre à lui seul environ 1,15 milliard de dollars d’exportations. Derrière lui figurent notamment le Malawi, la Tanzanie, le Mozambique et la Zambie.
Cette performance commerciale pourrait sembler constituer une réussite industrielle. Elle révèle pourtant une faiblesse classique des économies africaines spécialisées dans les matières premières : une capacité importante à produire et exporter, mais une présence limitée dans les segments où se concentre davantage de valeur ajoutée.
Le paradoxe des cigarettes : 1,77 milliard de dollars importés
C’est probablement le chiffre qui illustre le mieux le déficit d’industrialisation de la filière. En 2024, les pays africains ont importé pour 1,77 milliard de dollars de cigarettes manufacturées, contre seulement 476 millions de dollars d’exportations. La facture des importations a ainsi plus que doublé depuis 2012, alors que les ventes extérieures n’ont augmenté que de 16 %. Le déficit commercial sur les cigarettes atteint désormais près de 1,3 milliard de dollars, contre 422 millions en 2012.
Pour les économies africaines, le problème dépasse le seul commerce extérieur. Chaque cigarette importée représente une valeur ajoutée, des emplois industriels et potentiellement des recettes fiscales qui sont générés en dehors du continent. « Le véritable enjeu est la transformation locale. Exporter davantage de feuilles ne suffit pas à maximiser l’impact économique de la filière si la fabrication, le conditionnement et une partie des activités à plus forte valeur ajoutée restent localisés à l’étranger », estime un analyste du secteur agro-industriel.
Une demande africaine qui résiste au recul mondial
La dynamique est également soutenue par la consommation. Selon l’OMS, l’Afrique comptait environ 65 millions de consommateurs adultes de tabac en 2024, contre 59 millions en 2000. La tendance est inverse à celle observée au niveau mondial, où le nombre de consommateurs adultes est passé d’environ 1,379 milliard à 1,202 milliard. Cette progression fait de l’Afrique un marché stratégique pour les industriels du tabac. Elle contribue aussi à expliquer la croissance des importations de cigarettes, notamment dans les pays africains rattachés à la région Méditerranée orientale de l’OMS. La Libye, la Somalie, le Maroc, la Tunisie et l’Égypte figurent parmi les principaux marchés importateurs, cette zone représentant plus de 61 % des importations africaines de cigarettes.



