Finance régionale : Les États absorbent toujours une part majeure des ressources bancaires en CEMAC, malgré le rebond du crédit privé
Le financement des administrations publiques continue de peser lourd dans le système financier de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). À fin mars 2026, les créances nettes du système monétaire sur les États représentaient encore près de 84 % du volume total des crédits accordés aux entreprises et aux ménages. Si les concours au secteur privé progressent désormais plus rapidement que les financements publics, la forte présence des souverains dans les bilans bancaires demeure l’une des principales caractéristiques du paysage financier régional.

Les dernières statistiques publiées par la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) mettent en évidence une réalité qui continue de façonner les équilibres financiers de la sous-région. À la fin du premier trimestre 2026, les créances nettes du système monétaire sur les administrations publiques des six pays de la CEMAC atteignaient 11 397,6 milliards de FCFA. Dans le même temps, les crédits distribués à l’ensemble de l’économie s’élevaient à 13 655,4 milliards de FCFA. Autrement dit, pour 100 FCFA prêtés aux entreprises et aux ménages, les créances sur les États représentent encore près de 84 FCFA. Même si ces deux indicateurs reposent sur des méthodologies différentes, leur comparaison traduit l’importance prise par les besoins de financement des pouvoirs publics dans l’activité du système bancaire régional. Il ne s’agit pas d’un transfert direct des crédits destinés au secteur privé vers les administrations, mais plutôt d’un indicateur de la place occupée par les finances publiques dans les actifs des établissements financiers.
Une progression moins rapide que celle du crédit à l’économie
L’encours des créances nettes sur les États a augmenté de 6,5 % en un an. Cette hausse reflète principalement les importants besoins de trésorerie des gouvernements, les opérations de refinancement des dettes existantes ainsi que le recours soutenu aux émissions de titres publics sur le marché régional. En valeur absolue, cela représente près de 700 milliards de FCFA supplémentaires par rapport à mars 2025. Toutefois, un élément nouveau apparaît dans les données de la banque centrale. Les financements destinés aux entreprises et aux ménages progressent désormais beaucoup plus rapidement que ceux accordés aux administrations. Sur un an, les crédits à l’économie ont enregistré une croissance de 12,5 %, soit près du double de celle observée pour les créances publiques. Les banques ont ainsi injecté plus de 1 500 milliards de FCFA supplémentaires dans l’économie réelle. Cette dynamique a pour conséquence de réduire progressivement le poids relatif des administrations dans le système monétaire. Le ratio entre les créances publiques et les crédits à l’économie est ainsi passé d’environ 88,2 % en mars 2025 à 83,5 % un an plus tard. Cette évolution constitue un signal encourageant, même si elle ne traduit pas encore un changement profond de structure.
Les banques restent les principaux bailleurs des Trésors publics
Le marché des titres publics confirme cette forte implication du secteur bancaire. À fin mars 2026, l’encours des obligations et bons du Trésor émis par les six États de la CEMAC atteignait 9 625 milliards de FCFA, soit une progression de près de 14 % sur douze mois. Durant cette période, les gouvernements ont levé près de 6 765 milliards de FCFA sur le marché régional, contre un peu moins de 5 700 milliards un an auparavant. Les établissements bancaires demeurent les principaux acheteurs de ces instruments financiers. Ensemble, les spécialistes en valeurs du Trésor et les autres banques détiennent près de 7 400 milliards de FCFA de titres souverains, soit plus des trois quarts de l’encours total du marché. Les investisseurs institutionnels, notamment les compagnies d’assurances, les fonds de pension et les caisses de dépôts, occupent une place encore limitée, tandis que la participation des particuliers demeure marginale. Cette concentration traduit la faible diversification de la base d’investisseurs en Afrique centrale et renforce la dépendance des États vis-à-vis du secteur bancaire.
Des obligations publiques devenues un outil de refinancement
L’intérêt des banques pour les titres souverains ne réside pas uniquement dans leur rendement. Ces actifs peuvent également être présentés à la BEAC comme garanties afin d’obtenir des liquidités dans le cadre des opérations de refinancement de la banque centrale. La valeur des obligations nanties à cette fin a progressé de plus de 60 % entre mars 2025 et mars 2026, atteignant près de 228 milliards de FCFA. Ce mécanisme améliore la liquidité des établissements de crédit et renforce l’attractivité des titres publics. Pour autant, les statistiques disponibles ne permettent pas de conclure que cette préférence pour les obligations souveraines réduit automatiquement les crédits destinés au secteur privé. Une telle démonstration nécessiterait une analyse détaillée de la composition des portefeuilles bancaires, du coût du risque et des exigences prudentielles propres à chaque établissement.
Une reprise du crédit tirée par les besoins de trésorerie
La progression du financement bancaire bénéficie principalement aux secteurs des hydrocarbures, des mines, de la logistique, des télécommunications, de l’agriculture, des transports et des infrastructures. Cependant, la nature des concours accordés montre que les entreprises continuent de privilégier les financements de court terme. Les crédits à court terme concentrent l’essentiel de la croissance observée, devant les financements à moyen terme. Les prêts de longue durée progressent également mais demeurent peu représentés dans l’encours global. Cette configuration traduit les contraintes auxquelles restent confrontées les entreprises de la sous-région. Les difficultés liées à l’énergie, aux infrastructures logistiques et aux chaînes d’approvisionnement accroissent les besoins en fonds de roulement, au détriment des investissements productifs de long terme.
Le coût du crédit reste un frein
L’amélioration des volumes de financement ne s’est pas accompagnée d’une baisse du coût des emprunts. Selon les données de la BEAC, le taux effectif global moyen des crédits est passé de 11,82 % au quatrième trimestre 2025 à 12,36 % au premier trimestre 2026. Face à cette situation, la banque centrale a engagé un assouplissement de sa politique monétaire en réduisant son principal taux directeur de 4,75 % à 4,50 % ainsi que les coefficients de réserves obligatoires. L’objectif est d’accroître la liquidité disponible dans le système bancaire afin de favoriser une augmentation du crédit au secteur privé et d’en réduire progressivement le coût.
Un rééquilibrage encore fragile
La BEAC anticipe une diminution de la dépendance des États vis-à-vis du financement bancaire d’ici la fin de l’année 2026 grâce à une hausse attendue des décaissements extérieurs, des dons et de la poursuite des programmes conclus avec les partenaires financiers internationaux. Ce scénario reste néanmoins soumis à plusieurs conditions, notamment la mobilisation effective des ressources extérieures et le respect des trajectoires d’assainissement budgétaire. En attendant, l’économie de la CEMAC continue d’évoluer dans un équilibre délicat. Les banques doivent répondre simultanément aux besoins croissants des États, indispensables au financement des politiques publiques, tout en accompagnant les entreprises et les ménages dont dépend la diversification économique de la région. La progression plus rapide des crédits au secteur privé constitue un signal positif. Toutefois, tant que les administrations publiques continueront de représenter une part aussi importante des actifs bancaires, la question de l’allocation optimale des ressources financières restera au cœur des débats sur le développement économique de l’Afrique centrale.



