Climat et croissance : El Niño menace la reprise économique africaine et pourrait effacer jusqu’à deux points de croissance
Alors que les perspectives économiques du continent demeurent favorables, la perspective d’un nouvel épisode d’El Niño fait peser une lourde incertitude sur les économies africaines. La Banque africaine de développement (BAD) alerte sur des pertes pouvant atteindre 20 milliards de dollars, avec des conséquences directes sur l’agriculture, les finances publiques et la stabilité macroéconomique de plusieurs pays.

L’Afrique pourrait voir une partie des gains attendus de sa reprise économique compromise par un phénomène climatique dont les effets dépassent largement le cadre environnemental. La Banque africaine de développement estime qu’un épisode d’El Niño attendu dans les prochains mois pourrait coûter entre 10 et 20 milliards de dollars au continent et retrancher jusqu’à deux points de produit intérieur brut dans les pays les plus vulnérables. Cette alerte intervient pourtant dans un contexte où les prévisions demeuraient encourageantes. L’institution panafricaine anticipait une croissance de 4,2 % en 2026, avant une accélération à 4,4 % en 2027, portée par une amélioration progressive de l’environnement économique international. Mais les risques climatiques pourraient rapidement remettre en cause cette trajectoire.
Agriculture et pêche en première ligne
Les premiers secteurs touchés seraient ceux qui constituent le socle de nombreuses économies africaines. Les perturbations climatiques attendues devraient affecter les rendements agricoles, avec des pertes de revenus estimées à près de 327 millions de dollars pour les producteurs du continent. La pêche n’échapperait pas non plus aux conséquences d’El Niño. L’augmentation des températures marines et la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes pourraient entraîner une baisse de la productivité comprise entre 1 % et 4 %, fragilisant davantage les communautés qui dépendent de cette activité. Au-delà des chiffres, ces évolutions risquent d’alimenter une nouvelle poussée des prix alimentaires, de réduire les revenus des ménages ruraux et d’accroître les tensions sur la sécurité alimentaire, un défi déjà majeur dans plusieurs régions africaines.
Des finances publiques sous pression
Les effets du phénomène ne se limiteraient pas aux activités productives. Les gouvernements devront également faire face à une hausse des dépenses liées aux secours d’urgence, à la reconstruction des infrastructures endommagées et aux programmes de soutien aux populations affectées. Selon Anthony Nyong, directeur du département Changement climatique et croissance verte de la BAD, cette situation pourrait enfermer certains États dans un véritable « piège du financement climatique ». Les ressources initialement destinées aux investissements dans l’éducation, la santé ou les infrastructures seraient réorientées vers la gestion des catastrophes naturelles, ralentissant ainsi les politiques de développement. Des pays comme le Soudan, le Soudan du Sud, la République démocratique du Congo, le Mali, le Burundi ou encore le Nigeria figurent parmi les économies considérées comme les plus exposées.
Un déficit de financement qui inquiète
Face à cette menace, la BAD prépare une évaluation de l’impact potentiel d’El Niño sur son portefeuille de projets afin d’adapter ses interventions et de soutenir les États concernés dans la mobilisation de financements additionnels. L’institution souhaite notamment faciliter l’accès aux principaux mécanismes internationaux dédiés à l’adaptation climatique et à la réparation des pertes et dommages. Toutefois, l’écart entre les besoins et les ressources disponibles demeure considérable. Les estimations des Nations unies montrent que les pays en développement auront besoin de près de 365 milliards de dollars par an d’ici 2035 pour financer leur adaptation aux changements climatiques. En comparaison, les financements publics internationaux consacrés à cet objectif n’ont atteint que 26 milliards de dollars en 2023. Pour la seule Afrique, les besoins sont désormais évalués à environ 100 milliards de dollars par an. En parallèle, l’ONU envisage de mobiliser jusqu’à 100 millions de dollars via son Fonds central d’intervention d’urgence afin de financer des mesures préventives dans les pays les plus vulnérables.
La résilience devient un impératif économique
La multiplication des épisodes climatiques extrêmes confirme que les enjeux environnementaux sont désormais indissociables des politiques économiques. Pour les États africains, investir dans l’anticipation des risques, les infrastructures résilientes et les systèmes d’alerte précoce ne relève plus uniquement de la protection de l’environnement, mais constitue une condition essentielle pour préserver la croissance, attirer les investissements et garantir la stabilité des finances publiques. À mesure que les dérèglements climatiques s’intensifient, la capacité des économies africaines à intégrer ces risques dans leurs stratégies budgétaires et de développement pourrait devenir l’un des principaux déterminants de leur compétitivité et de leur résilience au cours de la prochaine décennie.



