Commerce Afrique–États-Unis : Washington avance vers une prolongation jusqu’en 2028, avec les minerais critiques en ligne de mire
Le Sénat américain a franchi une étape majeure vers la prorogation de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) jusqu’au 31 décembre 2028. Adoptée à une très large majorité, cette décision doit encore être validée par la Chambre des représentants avant d’être soumise à la signature de Donald Trump. Au-delà du maintien des préférences commerciales accordées aux économies d’Afrique subsaharienne, le nouveau dispositif pourrait renforcer la logique de réciprocité et donner une place plus importante aux minerais critiques. Une évolution qui pourrait notamment peser sur les choix économiques de Madagascar.

Le vote du Sénat américain du 8 août marque un tournant dans le feuilleton institutionnel autour de l’AGOA. Le texte, intégré à un ensemble législatif consacré notamment aux financements provisoires et aux prolongations budgétaires, a obtenu 90 voix contre 6. Il prévoit de maintenir le régime préférentiel jusqu’au 31 décembre 2028. Cette échéance apporte une visibilité supplémentaire aux entreprises africaines qui utilisent l’accès privilégié au marché américain pour développer leurs exportations. L’enjeu est particulièrement important pour les secteurs industriels qui ont besoin d’un horizon commercial suffisamment long pour investir, recruter et négocier des contrats avec les donneurs d’ordre internationaux.
Le dispositif avait déjà été prolongé temporairement jusqu’à fin 2026 après l’incapacité du Congrès à s’entendre, avant l’expiration de son précédent cadre en septembre 2025. La Chambre des représentants avait, de son côté, soutenu dès janvier une extension jusqu’en 2028. Les divergences avec le Sénat semblent désormais en voie d’être résorbées. La Chambre doit encore examiner les modifications apportées par les sénateurs lors d’un vote attendu après la pause estivale. Si le calendrier se déroule comme prévu, la dernière étape consistera en une promulgation présidentielle.
Madagascar parmi les économies directement concernées
Pour Madagascar, l’enjeu dépasse largement une question de politique commerciale. L’AGOA constitue un levier important pour plusieurs filières exportatrices, notamment le textile, qui occupe une place significative dans l’emploi industriel. La vanille et différentes épices bénéficient également de l’accès au marché américain. La perspective d’une prolongation jusqu’en 2028 peut donc être interprétée comme un facteur de stabilité pour les opérateurs économiques. Elle permettrait aux entreprises de mieux planifier leurs investissements et pourrait conforter les chaînes de production tournées vers les États-Unis.
Mais les économistes soulignent qu’un accès préférentiel au marché ne produit ses effets que si les entreprises disposent parallèlement d’une compétitivité suffisante. Les coûts de production, la fiscalité, l’énergie, la logistique, la disponibilité de la main-d’œuvre et la capacité à respecter les normes américaines demeurent déterminants. Le signal envoyé par Washington doit ainsi être lu à double sens : davantage de visibilité commerciale pour les pays africains, mais aussi davantage d’attentes concernant leur capacité à répondre aux intérêts économiques américains.
Le principe de réciprocité gagne du terrain
La nouvelle philosophie défendue par l’administration américaine pourrait modifier progressivement la nature de l’AGOA. Washington entend en effet inscrire le dispositif dans la logique d’« America First », avec une attention accrue portée à la réciprocité des échanges. L’objectif ne serait donc plus seulement de faciliter les exportations africaines vers les États-Unis. Il s’agirait également de rechercher des conditions commerciales jugées plus favorables aux producteurs américains.
Pour les pays bénéficiaires, cette évolution pourrait entraîner une concurrence plus forte entre les économies africaines pour attirer les investissements américains. Les États capables de proposer un environnement réglementaire stable, des infrastructures efficaces et des ressources stratégiques pourraient disposer d’un avantage supplémentaire. L’AGOA pourrait ainsi progressivement devenir davantage qu’un simple mécanisme de préférences douanières : un instrument de politique économique et géostratégique.
Les minerais critiques s’invitent dans le dispositif
C’est probablement l’un des changements les plus stratégiques du nouveau texte. Des dispositions visant à faciliter et à accélérer l’accès américain aux minerais critiques présents dans les pays bénéficiaires auraient été introduites à la suite des recommandations du Ways and Means Committee, la commission chargée notamment des questions fiscales et commerciales à la Chambre des représentants. Cette orientation traduit une réalité : les États-Unis cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en ressources indispensables aux nouvelles technologies, à l’industrie et à la transition énergétique.
Pour les pays africains riches en graphite, terres rares, cobalt, cuivre ou autres ressources stratégiques, cette évolution peut ouvrir des possibilités de financement, d’investissement et d’accès au marché américain. Mais elle pose également une question centrale : celle de la valeur ajoutée locale.
Analyse économique : l’intérêt d’un pays producteur ne réside pas uniquement dans la capacité à extraire et exporter ses minerais. La véritable transformation économique intervient lorsque l’exploitation minière stimule la sous-traitance locale, les infrastructures, la transformation industrielle, les recettes publiques et la création d’emplois qualifiés. Un accès facilité au marché américain pourrait donc être une opportunité, à condition que les États africains négocient des partenariats permettant de conserver une part significative de la valeur sur leur territoire.
Vara Mada, un dossier sous surveillance
Cette nouvelle orientation américaine pourrait avoir une résonance particulière à Madagascar avec le projet minier Vara Mada, anciennement connu sous le nom de Base Toliara. Présenté comme le plus important investissement privé américain dans le pays, le projet reste confronté à des résistances locales et politiques. La question devient dès lors plus large que celle du développement d’une exploitation minière. Elle touche aux rapports entre investissements étrangers, souveraineté économique, acceptabilité sociale et stratégie d’approvisionnement des grandes puissances. Pour Madagascar, l’équation sera délicate. Le pays doit attirer les capitaux nécessaires à son développement tout en veillant à ce que les projets extractifs génèrent des retombées suffisamment importantes pour les populations et l’économie nationale.



