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FINANCES PUBLIQUES AU CAMEROUN : PRÉSERVER LES ÉQUILIBRES SANS ÉTOUFFER LE DÉVELOPPEMENT

Introduction

Les finances publiques camerounaises se trouvent à un moment particulier. Elles ne présentent pas les caractéristiques d’une crise budgétaire ouverte : l’État continue de mobiliser des recettes, d’accéder au financement, d’assurer le service de sa dette et de maintenir un déficit budgétaire relativement contenu. Mais derrière cette apparente stabilité se dessine une contrainte plus profonde : les marges de manœuvre budgétaires se resserrent au moment même où les besoins de transformation de l’économie restent considérables.

L’exercice 2025 illustre cette situation contrastée. Sur 7 669 milliards de FCFA de ressources prévues après révision, 6 998,6 milliards ont été mobilisés, soit un taux de réalisation de 91,3 %. Les recettes internes ont atteint 5 008,1 milliards, tandis que les emprunts ont représenté 1 838 milliards. Le déficit budgétaire s’est établi à 350,2 milliards de FCFA, soit environ 1 % du PIB.

Ces chiffres pourraient laisser penser que les finances publiques restent confortablement maîtrisées. Une lecture plus attentive conduit toutefois à nuancer ce diagnostic. La question centrale n’est plus seulement de savoir si le Cameroun peut équilibrer son budget, mais combien de ressources restent effectivement disponibles, après paiement des dépenses contraintes, pour financer les infrastructures, le capital humain et la transformation productive prévue par la SND30.

L’analyse conduit ainsi, dans un premier temps, à mettre en évidence la résilience des finances publiques camerounaises malgré des tensions croissantes (I), avant d’examiner, dans un second temps, les leviers permettant de restaurer l’espace budgétaire nécessaire au financement de la transformation économique (II).

DES FINANCES PUBLIQUES ENCORE RÉSILIENTES, MAIS SOUS TENSION

A. Une mobilisation des ressources qui résiste1.

La progression des recettes non pétrolières constitue un acquis

La première force des finances publiques camerounaises réside dans la montée progressive des recettes non pétrolières. En 2025, elles se sont élevées à 4 440,9 milliards de FCFA. Les recettes fiscales ont atteint 4 085,9 milliards, dont 2 933 milliards provenant des impôts et taxes et 1 152,9 milliards des recettes douanières. Ces dernières ont même dépassé leurs prévisions révisées, avec un taux de réalisation de 101,5 %.Cette évolution est importante dans une économie confrontée au déclin tendanciel de ses ressources pétrolières. Les recettes fiscales internes non pétrolières sont ainsi passées de 1 615,6 milliards de FCFA en 2016 à 2 933 milliards en 2025. Elles représentent désormais 58,6 % des recettes internes de l’État.

Le Cameroun est donc progressivement engagé dans une transition budgétaire : passer d’un financement relativement dépendant des ressources pétrolières à un financement davantage assis sur l’activité économique intérieure. Cette orientation est saine. Elle réduit la vulnérabilité du budget aux fluctuations des hydrocarbures et renforce, à terme, l’autonomie financière de l’État.

2. Mais la base fiscale demeure insuffisamment large

Cette amélioration ne doit cependant pas masquer la faiblesse persistante de la pression fiscale. Celle-ci est estimée à 12,9 % du PIB en 2026. Le Gouvernement ambitionne de la porter à 13,3 % en 2027, 13,7 % en 2028 puis 14,1 % en 2029, soit un effort fiscal supplémentaire d’environ 0,4 point de PIB par an.L’enjeu est considérable.

Dans une économie où l’informalité demeure importante, augmenter durablement les recettes ne peut reposer uniquement sur une taxation accrue des contribuables déjà identifiés. Une telle stratégie finirait par accroître la pression sur les entreprises formelles sans élargir véritablement la capacité fiscale de l’État.

La consolidation budgétaire devra donc passer davantage par l’élargissement de l’assiette, la réduction des dépenses fiscales insuffisamment justifiées, la digitalisation des administrations financières, l’amélioration du recouvrement et la mobilisation des recettes non fiscales.

B. Des tensions désormais visibles dans l’exécution budgétaire

1. Le premier trimestre 2026 constitue un signal de vigilance

Les données disponibles à fin mars 2026 montrent que la mobilisation des ressources doit être surveillée. Les ressources budgétaires totales n’ont atteint qu’environ 1 331 milliards de FCFA, contre un objectif trimestriel de 2 181 milliards, soit un taux de réalisation de 61 %. Elles reculent de 13,8 % par rapport à la même période de 2025.

Cette contre-performance ne signifie pas que l’ensemble du système fiscal s’affaiblit. Les recettes non pétrolières progressent de 3,2 % en glissement annuel. La principale fragilité vient notamment des recettes pétrolières, qui reculent de 34,6 %, ainsi que de la faible mobilisation des emprunts et dons. Cette évolution rappelle une réalité fondamentale : un budget n’est soutenable que si ses hypothèses de recettes se matérialisent effectivement en trésorerie. Une recette inscrite en loi de finances mais non recouvrée ne finance ni une route, ni une école, ni un hôpital.

2. Le véritable problème est aussi celui de la qualité de la dépense

La contrainte budgétaire camerounaise ne se situe toutefois pas exclusivement du côté des recettes. Elle concerne également la structure des dépenses. En 2025, les dépenses courantes ont atteint 3 723,4 milliards de FCFA, contre 1 370,7 milliards pour les dépenses en capital. Le service de la dette publique s’est élevé à 1 838,5 milliards. Autrement dit, une part considérable des ressources publiques est absorbée avant même que ne soient financées les dépenses susceptibles d’accroître directement le potentiel productif de l’économie.

Le DPEB reconnaît lui-même que les dépenses courantes élevées réduisent la capacité à porter les dépenses d’investissement au niveau nécessaire à la transformation économique. Le service de la dette, la masse salariale, les dépenses sécuritaires et les subventions aux carburants constituent notamment des charges difficilement compressibles.

Le défi des finances publiques camerounaises n’est donc pas simplement de dépenser moins. Il est surtout de dépenser mieux et de déplacer progressivement la dépense vers ce qui augmente la capacité productive future du pays.

II. RETROUVER DE L’ESPACE BUDGÉTAIRE POUR FINANCER LA TRANSFORMATION

A. Une dette encore maîtrisable, mais dont le poids budgétaire devient déterminant1.

Il faut distinguer le stock de la dette de sa vulnérabilité

À fin avril 2026, la dette du secteur public camerounais s’établit à environ 15 235 milliards de FCFA, soit 43,6 % du PIB. Elle comprend notamment 14 288 milliards de dette directe de l’Administration centrale, 921 milliards pour les sociétés publiques et environ 26 milliards pour les collectivités territoriales décentralisées. Pris isolément, ce ratio ne traduit pas une situation d’insolvabilité. Mais juger une dette uniquement par son rapport au PIB serait insuffisant.

La soutenabilité dépend également du coût de la dette, de sa maturité, de sa composition en devises, de son calendrier de remboursement et, surtout, de la capacité budgétaire de l’État à assurer son service sans sacrifier ses autres missions.

À fin avril 2026, 69,1 % de la dette de l’Administration centrale est libellée en devises extérieures. Le taux d’intérêt moyen pondéré du portefeuille est de 2,9 % et sa durée moyenne de refinancement est de sept années. La bonne question n’est donc plus seulement : combien le Cameroun doit-il ? Elle devient : combien cette dette prélève-t-elle chaque année sur les ressources disponibles pour financer le développement ?

2. Le service de la dette devient la véritable contrainte

C’est ici qu’apparaît l’un des principaux points de vigilance. Selon la trajectoire présentée dans le DPEB, le service de la dette représenterait 8,5 % du PIB en 2026, puis 7,2 % en 2027, 6,2 % en 2028 et 5,7 % en 2029.

Cette évolution illustre une distinction essentielle : un pays peut conserver un stock de dette relativement contenu tout en subissant une forte pression de trésorerie liée à son remboursement. En 2025 déjà, le déficit budgétaire de 350,2 milliards ne représentait qu’une partie des besoins de financement. Il fallait également prendre en charge 706,8 milliards d’amortissement de dette structurée, 49 milliards de remboursements de crédits de TVA et 715,6 milliards de restes à payer du Trésor et de dette non structurée. Le besoin global de financement et de trésorerie approchait ainsi 1 887 milliards de FCFA. C’est probablement ici que se situe l’un des principaux défis des finances publiques camerounaises : le déficit annuel ne donne qu’une image partielle de la contrainte financière réelle de l’État.

B. Une consolidation budgétaire qui doit préserver le développement

1. Libérer de l’espace budgétaire plutôt que pratiquer une austérité aveugle

Face à ces contraintes, la réponse ne devrait pas être une réduction uniforme des dépenses publiques. Toutes les dépenses ne produisent pas les mêmes effets économiques.

Réduire une dépense improductive, une subvention mal ciblée ou une dépense fiscale inefficace peut améliorer les finances publiques sans détériorer la croissance. Reporter un investissement énergétique stratégique, l’entretien d’une route essentielle ou un programme de capital humain peut, au contraire, améliorer temporairement le déficit tout en affaiblissant la croissance future. La priorité devrait donc être la création d’espace budgétaire : dégager des marges nouvelles à l’intérieur du budget en améliorant les recettes, en rationalisant les dépenses et en réduisant progressivement les charges qui ne contribuent pas suffisamment à la transformation économique.

Cette exigence est d’autant plus importante que la dette flottante continue de peser sur la trésorerie. Malgré des apurements de 232,5 milliards de FCFA en 2024 et 230,4 milliards en 2025, le DPEB relève que cette dette tend à se reconstituer dans certains domaines. Apurer les arriérés sans empêcher leur reconstitution reviendrait à vider continuellement un réservoir sans fermer le robinet qui l’alimente.

2. Réconcilier discipline budgétaire et transformation économique

La trajectoire annoncée pour 2027-2029 repose précisément sur une consolidation progressive. Le déficit primaire non pétrolier devrait revenir de 2,5 % du PIB en 2026 à 2,2 % en 2027, 1,7 % en 2028 et 1,1 % en 2029. Dans le même temps, la pression fiscale progresserait jusqu’à 14,1 % du PIB. Cette trajectoire est cohérente, mais sa réussite dépendra moins de l’affichage des cibles que de la qualité de leur mise en œuvre.

Le Cameroun doit simultanément améliorer la mobilisation de ses ressources propres, maîtriser la dynamique des dépenses courantes, éviter la reconstitution des restes à payer, mieux sélectionner les projets d’investissement, accélérer l’exécution des financements extérieurs déjà mobilisés et mieux encadrer les risques associés aux partenariats public-privé. Cette dernière question mérite une attention particulière. À fin avril 2026, les passifs conditionnels explicites de l’État, essentiellement associés aux PPP, sont évalués à 4 895 milliards de FCFA, soit 14 % du PIB. Les PPP peuvent contribuer au financement des infrastructures, mais ils ne doivent pas devenir un moyen de déplacer hors du budget des engagements que l’État devra finalement supporter.

Conclusion

La situation des finances publiques camerounaises appelle donc un diagnostic équilibré. Le Cameroun n’est pas confronté à une crise budgétaire immédiate, mais il dispose de marges de manœuvre de plus en plus contraintes. La progression des recettes non pétrolières, la maîtrise relative du déficit et la capacité persistante de financement constituent des acquis. Mais le recul des recettes pétrolières, le poids des dépenses courantes, le service de la dette, les restes à payer et les passifs conditionnels limitent progressivement l’espace disponible pour financer la transformation économique. L’enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement de respecter des ratios. Il sera de restaurer la capacité d’action du budget. Cela suppose de passer progressivement d’une logique centrée sur l’équilibre comptable à une logique de qualité des finances publiques : mieux mobiliser les recettes, mieux sélectionner les dépenses, mieux gérer la dette et mieux transformer chaque franc public en infrastructures, services publics et capacités productives. Car, au fond, la soutenabilité des finances publiques ne se mesure pas seulement à la capacité d’un État à rembourser sa dette. Elle se mesure également à sa capacité à honorer cette dette sans hypothéquer son développement.

Par ONANA Simon Pierre, Maitre de Conférences Agrégé des Facultés des Sciences Economiques

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