A la UneFinances publiques

Financement : En Afrique, la dette privée s’impose peu à peu comme une alternative aux banques

Face à des marchés financiers encore peu profonds et à des banques parfois réticentes à financer des projets sur de longues maturités, les fonds de crédit privé trouvent progressivement leur place en Afrique. Le phénomène reste de taille modeste, mais sa progression rapide traduit une transformation des circuits de financement du continent.

Le financement des entreprises africaines est en train de changer de visage. Longtemps dominé par les banques et, dans une moindre mesure, par les marchés obligataires, le paysage voit apparaître un nouvel acteur : les fonds spécialisés dans la dette privée. Leur principe est simple : prêter directement aux entreprises ou aux porteurs de projets, avec des conditions négociées en fonction du profil de l’emprunteur. Cette formule répond à une difficulté structurelle du continent. De nombreuses entreprises, notamment les PME et les sociétés de taille intermédiaire, ont besoin de capitaux sur plusieurs années, alors que les ressources disponibles auprès des banques ne sont pas toujours adaptées à ces horizons. Le financement privé cherche précisément à combler cet écart.

Une croissance rapide, mais encore à petite échelle

Les chiffres témoignent d’un marché en construction. Les actifs africains consacrés au crédit privé sont passés de 1,8 milliard de dollars en 2020 à 5,6 milliards fin 2025, selon Moody’s. La progression est spectaculaire en valeur relative, mais elle doit être replacée dans son contexte : l’Afrique ne pèse encore qu’une fraction infime d’un marché mondial du crédit privé estimé à au moins 1 800 milliards de dollars. Cette situation révèle à la fois la faiblesse actuelle du secteur et son potentiel. La demande existe, notamment dans les infrastructures, les télécommunications, l’agriculture, la santé et l’industrie. Le principal enjeu consiste désormais à transformer cette demande en investissements suffisamment sûrs et rentables pour attirer davantage de capitaux privés.

Le déficit de financement crée un espace pour les fonds

L’une des principales forces de la dette privée réside dans sa souplesse. Contrairement à un produit bancaire standardisé, un prêt peut être conçu autour des besoins de l’entreprise : durée, calendrier de remboursement, garanties ou modalités de décaissement. Cette flexibilité est particulièrement importante dans les économies où les marchés de capitaux restent étroits. En 2024, la capitalisation boursière africaine représentait environ 33 % du PIB, contre 61 % pour les économies émergentes et 113 % au niveau mondial. Ce différentiel constitue un indicateur du manque de profondeur financière du continent. Lorsque les entreprises disposent de peu de possibilités pour lever des fonds sur les marchés, elles dépendent davantage du crédit bancaire. La montée de la dette privée peut donc être interprétée comme une réponse à une insuffisance de l’intermédiation financière traditionnelle.

Les banques ne sont pas nécessairement les grandes perdantes

Il serait toutefois prématuré de présenter le crédit privé comme un adversaire direct du secteur bancaire. Dans de nombreux cas, les deux modèles peuvent se compléter. Les fonds spécialisés peuvent prendre en charge une partie d’un financement, intervenir sur des maturités plus longues ou participer à des montages complexes. Les banques conservent alors leur rôle dans la relation avec les entreprises, les paiements et une partie du financement. Cette complémentarité est particulièrement importante pour les grands projets d’infrastructures, dont les besoins dépassent souvent les capacités d’un seul financeur.

Les institutions de développement restent indispensables

Le développement de cette industrie demeure néanmoins fortement lié à l’intervention des institutions de financement du développement. Leur participation permet de réduire le risque initial et d’attirer ensuite des investisseurs privés plus prudents. L’exemple du fonds de TLG Capital est révélateur. En avril 2025, la Société financière internationale a participé, aux côtés notamment de Norfund, Swedfund et Bpifrance, à son premier closing de 75 millions de dollars. Le fonds entend financer des PME africaines dans plusieurs secteurs stratégiques. Ce type d’opération illustre un mécanisme désormais central : utiliser l’argent public ou institutionnel pour partager une partie du risque et faciliter la mobilisation de capitaux privés.

Le véritable test sera celui des rendements

Le prochain défi sera cependant de convaincre les investisseurs institutionnels africains et internationaux. Pour changer d’échelle, les gestionnaires devront démontrer que les rendements obtenus compensent les risques propres aux marchés africains : volatilité des monnaies, faible liquidité, environnement réglementaire variable et risque de défaut. La progression de 57 % du nombre d’opérations de dette privée recensées par l’AVCA en 2025 montre que l’appétit progresse. Mais une hausse du nombre de transactions ne suffit pas à installer durablement une industrie. L’enjeu dépasse donc la seule création d’une nouvelle catégorie d’investisseurs. Le crédit privé pourrait contribuer à élargir l’accès au financement en Afrique, à condition de parvenir à associer rentabilité, maîtrise du risque et financement de l’économie réelle. Dans ce scénario, il ne remplacerait pas les banques : il élargirait l’écosystème financier du continent.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

6 * 5 = ?
Recharger

Veuillez saisir les caractères affichés dans le CAPTCHA pour vérifier que vous êtes humain.

Bouton retour en haut de la page