Afrique de l’Ouest : Les brasseries européennes ouvrent une nouvelle fenêtre commerciale
L’utilisation progressive de cette céréale africaine dans la fabrication de bières et de whiskies pourrait diversifier les marchés de la filière. Mais entre les expérimentations des industriels et la constitution d’une demande régulière, les producteurs ouest-africains doivent encore relever plusieurs défis liés à la qualité, à la transformation et à la sécurisation des approvisionnements.

Longtemps cantonné aux habitudes alimentaires ouest-africaines et à certains circuits spécialisés en Europe, le fonio commence à susciter l’intérêt de fabricants de boissons. Des brasseries artisanales aux distilleries écossaises, plusieurs acteurs explorent son potentiel dans leurs recettes. Cette évolution pourrait créer de nouveaux débouchés pour les bassins de production africains, même si son impact commercial reste encore à démontrer.
Des industriels en quête de nouvelles matières premières
Le 29 septembre 2026, la distillerie écossaise Levenbank a annoncé un projet de whisky de grain élaboré à partir de fonio. D’après les informations rapportées par Drink International, les premières opérations de distillation sont prévues au début de 2027, pour une mise en bouteille attendue en 2029. Le projet doit d’abord porter sur un nombre limité de fûts.
Cette initiative s’inscrit dans une dynamique amorcée dans le secteur brassicole. En juin 2026, la britannique Thornbridge et la belge Brasserie de la Senne ont annoncé une collaboration autour d’une pale ale intégrant cette céréale. Au Sénégal, Maison Kalao a, de son côté, développé la bière Karapid, associant fonio local, malt d’orge français et maïs, avec une commercialisation annoncée en France en janvier 2026.
Le mouvement avait déjà pris de l’ampleur aux États-Unis. En février 2025, Brooklyn Brewery a intégré sa Fonio Rising Pale Ale à sa gamme permanente, après une première édition limitée en 2024. Ces initiatives prolongent les essais conduits en 2024 dans le cadre du programme Brewing for Impact, qui avait mobilisé plusieurs brasseries internationales.
Un marché européen en progression, mais encore étroit
Les perspectives commerciales doivent toutefois être appréciées à l’échelle réelle du marché. Selon les données d’ITC Trade Map, les importations de fonio de l’Union européenne sont passées d’environ 515 000 dollars en 2021 à 1,2 million de dollars en 2025. La France concentrait près de 83 % de la valeur des achats l’année dernière, devant les Pays-Bas et l’Italie. Les pays de l’Union couverts par les statistiques ont importé au total 303 tonnes en 2025.
Ces chiffres signalent une progression, mais ne permettent pas de mesurer la demande des brasseries et des distilleries. D’après deux études publiées en novembre 2023 par le Centre pour la promotion des importations en provenance des pays en développement (CBI), le fonio était principalement vendu en Europe dans les commerces biologiques, les magasins spécialisés et les boutiques en ligne, sous forme de grains ou de farine. Son utilisation dans les boissons pourrait donc élargir les débouchés d’une filière encore concentrée sur l’alimentation. Pour autant, les volumes actuellement annoncés par les fabricants ne suffisent pas à conclure à l’émergence d’un marché industriel de grande ampleur.
L’Afrique de l’Ouest au cœur de l’approvisionnement
La région dispose d’un avantage naturel : elle concentre la production mondiale de fonio recensée par la FAO. En 2024, celle-ci atteignait 688 232 tonnes, principalement en Guinée, au Nigeria et au Mali, qui représentaient ensemble environ 92 % de l’offre régionale. Toutefois, la capacité à produire ne garantit pas automatiquement l’accès aux marchés industriels. Les brasseries ont besoin d’un approvisionnement régulier, de caractéristiques homogènes et de matières premières répondant aux exigences sanitaires et commerciales européennes.
Un précédent montre néanmoins que des circuits d’approvisionnement peuvent être organisés. En août 2024, la britannique Brewgooder avait annoncé la mise en place d’une chaîne d’approvisionnement en fonio certifié Fairtrade auprès de coopératives guinéennes, réunissant alors 67 agriculteurs et ouverte à d’autres entreprises britanniques.
La transformation, condition d’un changement d’échelle
Pour les producteurs, collecteurs et transformateurs ouest-africains, l’enjeu est désormais de convertir l’intérêt des industriels en commandes récurrentes. Cela suppose des investissements dans le nettoyage des grains, les équipements de transformation, le contrôle de la qualité et la logistique. Le CBI relève précisément les difficultés de nettoyage, les contraintes post-récolte et l’irrégularité des approvisionnements parmi les obstacles au développement commercial du fonio en Europe.
Le fonio dispose ainsi d’un nouveau terrain d’expansion, sans que celui-ci constitue encore un débouché de masse. La prochaine étape sera de vérifier si les recettes expérimentales et les éditions limitées débouchent sur des contrats durables, capables de soutenir les revenus agricoles et de structurer une filière d’exportation plus compétitive.



