Engrais : Dangote pourrait faire du Cameroun une nouvelle base de conquête du marché africain
Déjà présent sur le marché camerounais à travers les importations d’urée produite au Nigeria, le groupe Dangote semble désormais examiner les possibilités d’y développer une implantation plus structurée dans la filière des engrais. La visite, en juillet 2026, d’un haut responsable du conglomérat nigérian intervient alors que Yaoundé cherche à réduire sa facture d’importations et à bâtir une industrie locale capable d’accompagner la transformation de son agriculture.

Le Cameroun pourrait progressivement changer de statut dans la stratégie africaine de Dangote. Jusqu’ici essentiellement considéré comme un débouché commercial pour les engrais fabriqués au Nigeria, le pays semble désormais intéresser le groupe comme possible territoire d’investissement. Le 21 juillet 2026, Devakumar Edwin, vice-président de Dangote chargé notamment des activités pétrole, gaz et engrais, a effectué une visite au Cameroun avec une délégation. Après des échanges avec les autorités, il s’est rendu sur le site de Dangote Cement Cameroon. Aucun investissement précis n’a été officiellement annoncé à cette occasion. Mais les discussions ont notamment porté sur les opportunités offertes par l’industrie des engrais et la distribution. Pour plusieurs observateurs économiques, ce positionnement n’est pas anodin. « Le groupe ne regarde plus seulement le Cameroun comme un marché final. Il peut aussi y voir une plateforme permettant de se rapprocher des grands bassins agricoles d’Afrique centrale », analyse un cadre du secteur agro-industriel.
Un marché encore largement dépendant de l’extérieur
L’intérêt de Dangote intervient dans un contexte où les besoins camerounais en fertilisants restent importants. Malgré les ambitions affichées en matière d’import-substitution, l’offre locale ne couvre pas encore la totalité de la demande. Au premier semestre 2025, les importations d’engrais ont atteint 44,4 milliards de FCFA, contre 40,2 milliards de FCFA sur la même période de 2024, soit une progression de 10,4 %. Sur la période 2021-2023, le Cameroun a consacré 173,9 milliards de FCFA à l’achat d’engrais à l’étranger. Rien qu’en 2023, les importations ont atteint 228 326 tonnes, pour une valeur de 70,9 milliards de FCFA. Ces chiffres constituent, selon des économistes, « un indicateur de marché particulièrement intéressant pour un industriel disposant déjà d’une capacité de production à grande échelle ». La demande est soutenue par le développement des filières cacao, café, coton, maïs, riz, banane et autres cultures vivrières et commerciales. La question n’est donc pas uniquement celle de la disponibilité des engrais. Elle concerne également leur coût, leur acheminement vers les zones de production et la capacité des distributeurs à rendre les produits accessibles aux exploitants.
La production locale commence à changer la donne
Le marché camerounais n’est toutefois plus totalement vierge sur le plan industriel. En mai 2025, Hydrochem Cameroun a lancé à Douala une unité de production d’engrais affichant une capacité initiale de 120 000 tonnes par an, avec une possibilité d’extension à 150 000 tonnes. Cette nouvelle offre constitue un premier jalon dans la politique d’import-substitution du gouvernement. Selon le ministère de l’Agriculture et du Développement rural, elle pourrait contribuer à réduire fortement les volumes importés. Mais pour les analystes, la présence d’un acteur comme Dangote pourrait accélérer la structuration de la filière. Le groupe dispose déjà d’une expérience industrielle et commerciale à l’échelle continentale, ainsi que d’une infrastructure de production considérable au Nigeria. « L’enjeu pour le Cameroun serait de transformer l’arrivée éventuelle d’un grand groupe en véritable transfert de capacités : production, mélange, stockage, distribution et éventuellement développement de formulations adaptées aux sols locaux », estime un spécialiste des politiques agricoles.
Une stratégie africaine qui ouvre une fenêtre au Cameroun
Dangote dispose déjà d’une importante infrastructure dans les fertilisants. Son complexe de Lekki, au Nigeria, construit pour environ 2,5 milliards de dollars, peut produire jusqu’à 3 millions de tonnes d’urée par an. Le groupe prépare parallèlement un projet industriel majeur en Éthiopie, dont l’investissement annoncé dépasse 4 milliards de dollars. Son ambition continentale est de porter progressivement ses capacités à environ 9 millions de tonnes d’urée par an et de développer un réseau d’une vingtaine d’unités de mélange d’engrais en Afrique à l’horizon 2028. Dans cette logique, le Cameroun présente plusieurs atouts. Sa position géographique, son poids économique dans la Cemac et la diversité de ses bassins agricoles en font un marché susceptible de rayonner au-delà de ses frontières. Pour un économiste, « l’intérêt stratégique réside moins dans la taille immédiate du marché camerounais que dans sa capacité à servir de porte d’entrée vers l’Afrique centrale ». Une implantation locale pourrait ainsi rapprocher Dangote des marchés de la sous-région et réduire certains coûts logistiques.
Une future usine nationale en ligne de mire
Le mouvement intervient également alors que l’Etat camerounais prépare son propre projet industriel. Le ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique a engagé les démarches pour recruter des cabinets chargés de réaliser les études FEED relatives à une future usine d’engrais chimiques. Inscrit dans le Document économique et budgétaire à moyen terme 2026-2028, le projet est estimé à environ 500 milliards de FCFA et devrait être réalisé sous la forme d’un partenariat public-privé. Pour les pouvoirs publics, l’objectif dépasse la simple réduction des importations. Il s’agit de construire une chaîne de valeur industrielle autour des intrants agricoles, avec des effets attendus sur les coûts de production, la productivité et la sécurité alimentaire.
L’éventuelle arrivée de Dangote pourrait donc créer une nouvelle équation. Le Cameroun devra cependant veiller à ce que les investissements étrangers complètent, plutôt qu’ils ne remplacent, les initiatives industrielles locales. À ce stade, aucun accord d’investissement n’a été annoncé entre Dangote et les autorités camerounaises dans le domaine des engrais. Mais la séquence de juillet révèle un changement de ton : le Cameroun n’est plus seulement un marché où le groupe écoule ses produits. Il pourrait devenir un maillon de sa stratégie industrielle africaine.



