Industrie minière : Près de 2 000 milliards FCFA d’or échappent aux circuits officiels camerounais
Alors que les statistiques officielles du Cameroun ne recensent que 148 kilogrammes d’or exportés entre 2021 et 2025, les données des autorités douanières de Dubaï révèlent l’arrivée de 44 tonnes du précieux métal en provenance du pays. Ce décalage vertigineux, évalué à près de 1 914 milliards de FCFA, met en lumière l’ampleur d’un trafic qui prive l’État de recettes considérables, fragilise la gouvernance du secteur minier et soulève des interrogations sur l’efficacité des mécanismes de contrôle.

Le secteur aurifère camerounais est confronté à l’un des plus importants scandales économiques de ces dernières années. Les chiffres récemment dévoilés par la Société nationale des mines (Sonamines) montrent que des quantités massives d’or quittent le territoire national sans être enregistrées dans les statistiques officielles. Entre 2021 et 2025, les autorités camerounaises n’ont déclaré que 148 kilogrammes d’or exportés. Pourtant, sur la même période, les services douaniers des Émirats arabes unis ont comptabilisé 44 tonnes d’or provenant du Cameroun. En valeur marchande, ces volumes représentent environ 3,4 milliards de dollars, soit près de 1 914 milliards de FCFA. L’ampleur de l’écart illustre l’existence d’un système parallèle de commercialisation qui échappe aux administrations chargées de la collecte des recettes publiques. Pour de nombreux observateurs, cette situation révèle davantage qu’un simple problème statistique : elle traduit une faiblesse structurelle dans la gouvernance de la filière minière.
Dubaï, principal point de chute de l’or camerounais
Depuis plus d’une décennie, les Émirats arabes unis apparaissent comme la principale destination de l’or extrait au Cameroun. Déjà en 2021, une étude d’Interpol consacrée à l’exploitation aurifère en Afrique centrale avait mis en évidence des divergences significatives entre les chiffres camerounais et les données d’importation enregistrées à Dubaï. Selon les informations compilées à l’époque, plus de 73 tonnes d’or camerounais avaient été réceptionnées à Dubaï entre 2008 et 2018, alors même que la production officiellement déclarée au Cameroun restait inférieure à une tonne. Les nouvelles statistiques confirment non seulement la persistance du phénomène, mais également son aggravation. Les écarts constatés aujourd’hui dépassent largement ceux relevés il y a quelques années, ce qui laisse penser que les réseaux de contrebande se sont consolidés malgré les réformes engagées.
Une explosion des flux illicites depuis 2022
Les données disponibles montrent une progression constante des volumes sortant clandestinement du pays. En 2022, les statistiques dites « miroirs » faisaient état de près de cinq tonnes d’or importées depuis le Cameroun, contre moins de cinquante kilogrammes officiellement enregistrés à l’exportation. L’année suivante, l’écart s’est encore creusé avec plus de 15 tonnes d’or sorties du territoire sans apparaître dans les registres douaniers nationaux. L’année 2025 marque un nouveau sommet. Alors que les autorités camerounaises n’ont déclaré aucune exportation officielle d’or, les données préliminaires en provenance de Dubaï indiquent l’arrivée de 8,4 tonnes en provenance du Cameroun. Cette situation entraîne des pertes fiscales considérables. Les estimations réalisées dans le cadre des travaux de transparence du secteur extractif évaluent les recettes publiques perdues à plusieurs centaines de milliards de FCFA sur les dernières années.
Un manque à gagner lourd pour l’économie nationale
Au-delà de la question sécuritaire, la contrebande d’or constitue un véritable enjeu macroéconomique. Dans un contexte où le Cameroun recherche des ressources supplémentaires pour financer ses infrastructures, son industrialisation et ses politiques sociales, la fuite d’une richesse aussi stratégique représente une opportunité économique perdue. Les recettes minières contribuent normalement à alimenter le budget de l’État à travers les taxes, les droits d’exportation, les redevances et les impôts versés par les opérateurs. Lorsque les volumes produits échappent aux circuits légaux, l’administration fiscale perd sa capacité à capter cette valeur ajoutée. Cette situation fausse également la lecture des performances du secteur minier. Les statistiques officielles sous-estiment le poids réel de l’activité aurifère dans l’économie nationale, compliquant ainsi la planification des politiques publiques et les projections budgétaires.
La question sensible des complicités internes
Pour les responsables de la Sonamines, la persistance du trafic ne peut être attribuée aux seuls réseaux criminels opérant à l’extérieur du système administratif. L’exportation clandestine de plusieurs tonnes d’or suppose l’existence de chaînes logistiques organisées, impliquant le transport, le stockage, la certification et le passage des frontières. Une telle organisation laisse penser que certains acteurs bénéficieraient de soutiens ou de complicités à différents niveaux.
Les soupçons se concentrent notamment sur les points de sortie du territoire. Les aéroports internationaux disposent en effet de dispositifs capables de détecter les métaux précieux. La répétition des cas de contrebande soulève donc des interrogations sur l’efficacité réelle des contrôles ou sur d’éventuelles défaillances humaines. Plusieurs saisies réalisées ces dernières années montrent toutefois que les services de surveillance parviennent parfois à intercepter certaines cargaisons. Mais les quantités saisies restent marginales comparées aux volumes supposés avoir quitté le pays.
Les anciens agréments dans le viseur
L’un des facteurs identifiés par les autorités concerne les agréments accordés avant l’entrée en vigueur du nouveau Code minier. De nombreux bureaux d’achat continuent de disposer d’autorisations encore valides leur permettant de mener des activités de commercialisation. Selon les autorités minières, certains opérateurs utiliseraient ces documents pour justifier légalement leurs transactions auprès de partenaires étrangers. Cette situation crée une zone grise dans laquelle il devient difficile de distinguer les opérations régulières des activités servant à couvrir des exportations non déclarées.
La riposte de l’État s’intensifie
Face à l’ampleur du phénomène, les pouvoirs publics ont engagé plusieurs réformes destinées à renforcer la traçabilité de la production aurifère. De nouvelles règles limitent désormais les quantités de minerais pouvant être exportées à des fins d’analyses ou d’essais industriels. L’objectif est d’éviter que certains opérateurs utilisent ce cadre réglementaire pour masquer des exportations commerciales.
Parallèlement, les contrôles ont été renforcés dans la région de l’Est, principal bassin aurifère du pays. Les autorités ont entrepris le démantèlement de plusieurs sites d’exploitation illégaux et imposé des exigences plus strictes aux entreprises souhaitant poursuivre leurs activités. Une commission d’enquête mixte a également été mise en place sur instruction de la présidence de la République afin d’identifier les réseaux impliqués et de déterminer les responsabilités éventuelles.
Un test majeur pour la crédibilité de la réforme minière
L’affaire de l’or exporté clandestinement constitue aujourd’hui un test décisif pour la politique minière camerounaise. Les réformes adoptées depuis 2023 ont pour ambition de transformer le secteur extractif en moteur de croissance et de diversification économique. Toutefois, tant que des quantités importantes de ressources continueront à échapper aux circuits officiels, les bénéfices attendus resteront limités. La lutte contre la contrebande apparaît ainsi comme une condition indispensable pour améliorer les recettes publiques, attirer davantage d’investissements responsables et renforcer la crédibilité du Cameroun auprès des partenaires internationaux. L’enjeu dépasse désormais la simple question du contrôle des exportations. Il s’agit de savoir si le pays parviendra à transformer ses richesses minières en levier de développement économique durable ou si une partie significative de cette valeur continuera d’alimenter des circuits parallèles au détriment de l’intérêt national.



