
Introduction
La dette publique constitue aujourd’hui l’un des principaux instruments de financement des économies contemporaines. Dans les pays en développement, elle permet généralement de soutenir les investissements publics, de financer les infrastructures stratégiques et d’accompagner les politiques de transformation économique. Les analyses keynésiennes considèrent l’endettement public comme un levier de croissance lorsqu’il finance des investissements productifs, tandis que les approches libérales mettent davantage l’accent sur les risques de déséquilibres budgétaires et d’éviction de l’investissement privé. Toutefois, l’endettement public peut également devenir une source de fragilité lorsqu’il progresse plus rapidement que les capacités réelles de production et de mobilisation des ressources internes.
Au Cameroun, l’encours de la dette publique a atteint environ 15 416 milliards de FCFA. Pourtant, dans le même temps, le ratio dette/PIB recule à près de 44,3 %, soit un niveau inférieur au seuil communautaire fixé par la CEMAC. Cette situation peut apparaître paradoxale dans la mesure où la dette continue d’augmenter alors que son poids relatif dans l’économie diminue. Cette évolution s’explique principalement par la progression du produit intérieur brut et par la croissance de certains secteurs économiques.
Cette dynamique appelle toutefois une lecture économique nuancée. D’un côté, elle peut être interprétée comme le signe d’une amélioration relative des équilibres macroéconomiques et d’une certaine résilience de l’économie camerounaise. De l’autre, elle peut masquer des fragilités structurelles liées au poids du service de la dette, à la faible mobilisation des ressources internes, à l’efficacité des investissements publics et à la dépendance croissante aux financements extérieurs. L’analyse de cette évolution conduit ainsi à s’interroger sur la véritable portée économique de la baisse du ratio dette/PIB au Cameroun.
Pour analyser cette dynamique, la première partie mettra en évidence les fondements macroéconomiques du recul du ratio dette/PIB (I), tandis que la deuxième partie examinera les limites structurelles de la soutenabilité de la dette publique camerounaise (II).
I. Les fondements macroéconomiques du recul du ratio dette/PIB
L’évolution récente du ratio dette/PIB du Cameroun reflète certaines transformations positives de l’environnement macroéconomique national. Même si l’encours de la dette continue d’augmenter, la progression du produit intérieur brut permet de réduire le poids relatif de cette dette dans l’économie. Cette situation traduit à la fois une amélioration de certains indicateurs macroéconomiques et une stratégie de financement du développement par l’endettement public.
A. La dynamique de croissance économique
La baisse du ratio dette/PIB ne peut être comprise sans analyser l’évolution récente de l’activité économique nationale. En réalité, le recul de cet indicateur résulte principalement d’une croissance du PIB plus rapide que celle de la dette publique.
1) L’expansion du produit intérieur brut
Le ratio dette/PIB mesure le poids de la dette publique par rapport à la richesse produite dans l’économie nationale. Ainsi, même lorsque l’encours de la dette augmente, cet indicateur peut diminuer si le produit intérieur brut progresse plus rapidement. Au Cameroun, la dette publique a atteint environ 15 416 milliards de FCFA, tandis que le ratio dette/PIB est retombé à près de 44,3 % contre environ 46 % l’année précédente. Cette évolution s’explique par la progression du PIB nominal, estimé à plus de 34 000 milliards de FCFA, soutenue par une croissance économique comprise entre 3,5 % et 4 %.
Cette dynamique repose principalement sur les performances de plusieurs secteurs stratégiques tels que les activités extractives, les BTP, les télécommunications, les transports et certaines exportations comme le pétrole, le cacao et le bois. Par ailleurs, l’inflation observée dans la zone CEMAC contribue également à l’augmentation du PIB nominal, réduisant mécaniquement le poids relatif de la dette publique. Dans ce contexte, le recul du ratio dette/PIB peut être interprété comme un signe de relative résilience macroéconomique du Cameroun malgré les tensions financières internationales et le ralentissement économique mondial.
2) Le respect des critères communautaires de convergence
Le recul du ratio dette/PIB à environ 44,3 % permet au Cameroun de demeurer largement en dessous du seuil communautaire de 70 % fixé par la CEMAC dans le cadre des critères de convergence macroéconomique. Cette situation traduit une capacité relative de l’économie camerounaise à supporter l’augmentation de l’endettement public sans basculer, pour l’instant, dans une situation critique de surendettement. Le respect de cette norme communautaire constitue un indicateur important de stabilité macroéconomique et de discipline budgétaire au sein de la sous-région. Il permet également au Cameroun de préserver une image relativement favorable auprès des institutions financières internationales et des partenaires au développement.
Le maintien du ratio dette/PIB à un niveau modéré contribue à renforcer la crédibilité financière du Cameroun sur les marchés et auprès des bailleurs de fonds. Cette situation rassure les investisseurs quant à la capacité de l’État à honorer ses engagements financiers et à assurer le remboursement de ses dettes. Elle offre également au gouvernement une certaine marge de manœuvre pour mobiliser de nouveaux financements destinés aux infrastructures, à l’énergie, aux transports ou aux projets sociaux. Toutefois, le respect du seuil communautaire ne garantit pas automatiquement une soutenabilité durable de la dette publique. Celle-ci dépend aussi de la capacité de l’État à mobiliser efficacement les recettes fiscales, à maîtriser le poids du service de la dette, à améliorer la qualité des investissements publics et à renforcer la gouvernance budgétaire.
B. La logique de financement du développement
Au-delà des indicateurs macroéconomiques, l’évolution de la dette publique s’inscrit dans une stratégie plus large de financement du développement national. L’endettement apparaît ainsi comme un instrument mobilisé pour soutenir les ambitions de modernisation économique et d’investissement public.
1) Le financement des infrastructures stratégiques
Depuis plusieurs années, le Cameroun mène une politique d’investissements publics importants afin de moderniser ses infrastructures économiques et sociales. Cette stratégie s’inscrit dans les objectifs de transformation structurelle définis dans la Vision 2035 et la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030. Face à l’insuffisance des ressources budgétaires internes, l’État recourt davantage à l’endettement public pour financer ces projets structurants. Les emprunts mobilisés ont permis de soutenir plusieurs infrastructures stratégiques telles que les barrages hydroélectriques de Memve’ele Dam, Lom Pangar Dam et Nachtigal Hydroelectric Project, ainsi que l’extension du Port of Kribi, les routes, les ponts et les équipements urbains.
Dans une perspective économique keynésienne, l’endettement public peut soutenir la croissance lorsqu’il finance des investissements productifs. À court terme, les grands travaux stimulent l’activité économique, favorisent l’emploi et soutiennent les entreprises locales impliquées dans les chantiers publics. À moyen et long terme, les infrastructures réalisées contribuent à améliorer les capacités de production, à réduire les coûts de transport et d’énergie et à faciliter les échanges commerciaux. Elles peuvent également renforcer l’attractivité du pays pour les investisseurs privés. Toutefois, les effets positifs attendus dépendent fortement de l’efficacité des projets financés. Les retards d’exécution, les surcoûts, les difficultés de gouvernance ou la faible rentabilité de certaines infrastructures peuvent limiter les retombées économiques de la dette publique et accroître les pressions sur les finances de l’État.
2) L’endettement comme instrument de transformation économique
Dans les économies en développement, l’insuffisance de l’épargne domestique limite les capacités de financement des investissements publics. Face à la faiblesse des recettes fiscales, l’endettement public devient un moyen de mobiliser rapidement les ressources nécessaires à la modernisation économique. Au Cameroun, cette stratégie a permis de financer plusieurs infrastructures structurantes telles que le barrage de Nachtigal Hydroelectric Project et l’extension du Port of Kribi. Ces investissements visent à soutenir la production, améliorer les échanges commerciaux et renforcer la compétitivité de l’économie nationale.
Sous cette perspective, la dette publique peut constituer un levier de transformation économique lorsqu’elle finance des secteurs productifs. Les infrastructures de transport réduisent les coûts logistiques, tandis que les investissements énergétiques améliorent l’accès à l’électricité et limitent les pertes de production. Les infrastructures portuaires et numériques renforcent également l’attractivité économique et facilitent l’intégration du pays dans les échanges internationaux. Lorsqu’ils sont efficacement réalisés, ces investissements contribuent à stimuler la croissance, créer des emplois, accroître les recettes fiscales et renforcer progressivement la capacité de remboursement de l’État.
Toutefois, au-delà de son rôle potentiel dans la transformation économique, l’endettement public soulève également d’importants défis liés à la soutenabilité financière, à l’efficacité des investissements et aux risques de vulnérabilité budgétaire, qui seront analysés dans la deuxième partie.
II. Les limites structurelles de la soutenabilité de la dette publique
Malgré l’amélioration apparente des indicateurs macroéconomiques, la dynamique actuelle de la dette publique camerounaise soulève plusieurs préoccupations. La baisse du ratio dette/PIB ne signifie pas nécessairement une disparition des risques économiques et budgétaires. En réalité, certaines fragilités structurelles continuent de peser sur la soutenabilité des finances publiques.
A. Les risques budgétaires et financiers
L’augmentation continue du stock de dette produit des effets importants sur les finances publiques et sur la stabilité macroéconomique du pays. Ces risques apparaissent notamment à travers le poids croissant du service de la dette et la dépendance aux financements extérieurs.
1) L’alourdissement du service de la dette
Même si le ratio dette/PIB recule à 44,3 %, le volume de la dette publique camerounaise continue d’augmenter et dépasse désormais 15 416 milliards de FCFA. Cette situation entraîne une hausse du service de la dette, c’est-à-dire des remboursements du principal et des intérêts que l’État doit assurer chaque année. La progression des emprunts et le durcissement des conditions financières internationales accentuent davantage cette pression sur les finances publiques.
L’augmentation du service de la dette réduit progressivement les marges budgétaires de l’État. Une part croissante des recettes publiques est mobilisée pour rembourser les créanciers, limitant ainsi les ressources disponibles pour les secteurs sociaux comme l’éducation, la santé ou les infrastructures publiques. Cette contrainte budgétaire peut également accroître la dépendance à de nouveaux emprunts pour financer certaines dépenses publiques. La soutenabilité de la dette dépend donc non seulement du ratio dette/PIB, mais aussi de la capacité réelle de l’État à rembourser ses engagements sans compromettre les objectifs de développement économique et social.
2) La vulnérabilité aux chocs extérieurs
Une part importante de la dette publique camerounaise reste constituée d’emprunts extérieurs contractés auprès des institutions internationales et de certains partenaires bilatéraux. Cette situation expose le pays aux fluctuations de l’économie mondiale. Par exemple, la hausse récente des taux d’intérêt aux États-Unis et en Europe rend les financements extérieurs plus coûteux et alourdit les remboursements futurs de la dette.
Par ailleurs, une grande partie de la dette étant libellée en dollars, l’appréciation de cette monnaie augmente mécaniquement le coût des remboursements pour l’État camerounais. Certes, la hausse récente des prix du pétrole a permis d’améliorer temporairement les recettes d’exportation et les entrées de devises du pays. Toutefois, l’économie camerounaise demeure vulnérable aux variations des cours internationaux des matières premières. Les tensions géopolitiques actuelles, notamment la guerre entre la Russie et l’Ukraine, les conflits au Moyen-Orient ainsi que les perturbations des chaînes mondiales d’approvisionnement, entretiennent une forte instabilité sur les marchés internationaux. Dans ce contexte, cette dépendance extérieure continue de fragiliser les équilibres budgétaires et les finances publiques nationales.
B. Les défis de gouvernance et d’efficacité économique
Au-delà des considérations financières, la véritable question économique porte sur la qualité de la gestion publique et sur l’efficacité des investissements financés par la dette.
1) La rentabilité économique des investissements publics
La soutenabilité de la dette publique dépend largement de la capacité des investissements financés par emprunt à produire des effets économiques durables. Lorsque les projets réalisés améliorent effectivement la production, les échanges, l’accès à l’énergie ou l’attractivité économique, ils peuvent générer davantage de croissance, d’emplois et de recettes fiscales. Par exemple, des infrastructures comme le port en eau profonde de Kribi, le barrage de Nachtigal ou certaines routes structurantes sont censées renforcer la compétitivité économique du Cameroun et stimuler les activités industrielles et commerciales.
Cependant, plusieurs investissements publics connaissent des difficultés qui réduisent leur rentabilité économique. Certains projets enregistrent des retards importants, des surcoûts ou des problèmes techniques qui augmentent le coût final supporté par l’État. D’autres infrastructures restent sous-exploitées ou produisent des résultats inférieurs aux attentes initiales. Les lenteurs administratives, les insuffisances dans le suivi des projets, les problèmes de gouvernance et parfois la mauvaise gestion des ressources publiques réduisent ainsi les rendements attendus des investissements financés par la dette.
Dans ces conditions, la dette publique peut progressivement devenir une contrainte budgétaire plutôt qu’un véritable moteur de développement. Lorsque les investissements réalisés ne génèrent pas suffisamment de croissance et de recettes supplémentaires, l’État doit continuer à rembourser les emprunts sans bénéficier pleinement des effets économiques attendus. La question centrale n’est donc pas uniquement le niveau de la dette, mais surtout la capacité des investissements publics à transformer durablement l’économie nationale.
2) La faiblesse de la mobilisation des ressources internes
Le Cameroun demeure confronté à une faible capacité de mobilisation des ressources internes par rapport à ses besoins de financement. Le taux de pression fiscale se situe autour de 13,6 % du PIB en 2024, un niveau inférieur à la moyenne africaine et encore éloigné des objectifs communautaires. Cette situation s’explique notamment par l’importance du secteur informel, les difficultés de recouvrement fiscal, la fraude et les nombreuses exonérations fiscales accordées à certaines entreprises. Malgré les réformes engagées dans l’administration fiscale et douanière, les recettes publiques restent insuffisantes pour financer durablement les besoins en infrastructures, en santé, en éducation et en énergie.
Cette faiblesse des ressources internes accroît la dépendance de l’État à l’endettement extérieur et aux émissions de titres publics sur le marché financier de la CEMAC. Le financement de plusieurs projets structurants repose ainsi largement sur les emprunts. L’amélioration durable de la soutenabilité de la dette suppose donc une meilleure mobilisation fiscale, une gouvernance budgétaire plus efficace et une gestion plus productive des dépenses publiques. Derrière la baisse du ratio dette/PIB subsistent ainsi des fragilités structurelles qui continuent de peser sur les finances publiques camerounaises.
Conclusion
En somme, la baisse du ratio dette/PIB au Cameroun traduit une amélioration relative des équilibres macroéconomiques et les effets de la croissance économique soutenue par les investissements publics. Toutefois, derrière cette évolution favorable subsistent d’importantes fragilités liées au poids du service de la dette, à la dépendance aux financements extérieurs, à la faible mobilisation fiscale et aux défis de gouvernance. La soutenabilité durable de la dette publique dépend ainsi moins du seul niveau du ratio dette/PIB que de la capacité de l’État à transformer efficacement l’endettement en croissance productive et en développement économique durable.
Simon Pierre ONANA, Maitre de Conférences Agrégé des Facultés de Sciences Economiques, Université de Yaoundé 2/Université de Bertoua



