Privatisation du secteur énergétique au Cameroun : L’arnaque
Coupures intempestives, investissements insuffisants, fraude sur le réseau, une dette apocalyptique, des contraintes contractuelles…. Le secteur énergétique au Cameroun présente encore des risques systémiques extrêmes. Un ensemble de faits non ignoré par le gouvernement et les partenaires techniques, mais qui questionne dans un contexte où le Fonds Monétaire International alerte à nouveau. Après un appel à restructurer profondément le secteur, le récent rapport de l'institution de Bretton Woods révèle que la renationalisation projetée pour être une solution, est devenue au fil du temps, une véritable menace pour les finances publiques. Alors que le budget 2026 affiche déjà un solde déficitaire de 631 milliards de FCFA sur un besoin de financement global de 3104 milliards de FCFA. La charge supplémentaire que représente Eneo fragilise davantage l'équilibre budgétaire.

De Yaoundé à Douala, sans omettre Maroua ou d’autres villes du pays qui passent des jours voire des semaines privés d’énergie électrique. La question de la renationalisation engagée pour 78 milliards de FCFA par l’Etat camerounais fait débat. Si pour les uns, le retour d’Eneo sous le giron de Yaoundé semble avoir accentué l’obscurité. Pour certains experts, l’affaire dépasse le simple cadre technique, la décision de nationaliser à nouveau Eneo était-t-elle économiquement soutenable pour les pouvoirs publics ? Leur plan de restructuration est-il crédible ? Politiquement, sont-ils prêts à assumer le coût social des réformes nécessaires ?
Eneo, une entreprise à l’agonie financière
Une lecture du livre des comptes d’Eneo, dévoile de nombreuses fragilités pour l’opérateur. Depuis sa reprise, l’entreprise affiche un déficit structurel de 11 milliards FCFA par mois. Par ailleurs, elle est tenue de payer, énergie consommée ou pas, environ 10 milliards de FCFA à Nachtigal Hydro Power Company pour l’électricité produite à Nachtigal. Alors qu’en 2025, le gouvernement a dû payer entre 70 et 100 milliards de FCFA pour compenser la sous tarification du kilowatt, dont le prix est gelé depuis 2012 par l’agence de régulation du secteur de l’électricité, ce qui oblige Eneo à facturer le kilowatt en dessous du prix de revient. L’opérateur réclame une ardoise de 266 milliards de FCFA à l’État et ses entités, 60 milliards représentant le montant du seul éclairage public. Si les autorités reconnaissent une créance de 120 milliards, Eneo fait face à un défi structurel inquiétant rythmé par un risque de cessation de paiements. En effet, son fonds de roulement est au rouge car négatif ; le ratio fonds propres-bilan se situe à seulement 7,4%, loin des 20% qui constituent la norme requise ; enfin, son volume de prêts bancaires de court terme a atteint 140 milliards FCFA.
Une feuille de route ambitieuse freinée par une volonté politique
Engagé à atteindre la souveraineté énergétique d’ici 2030 mais heurté à la volonté politique. Le Cameroun présente plusieurs atouts qui restent cependant gravés sur du papier. À côté de son Plan de redressement du secteur de l’électricité qui prévoit de mobiliser une enveloppe de 6000 milliards de FCFA sur la période 2023-2030. Le Compact Énergétique élaboré par le gouvernement présente une feuille de route qui comprend entre autres : la restructuration d’ici fin 2026 des dettes d’Eneo, la création d’un Blended Fund, un fonds pour stabiliser les paiements et faire passer le rendement de distribution de 70% le taux actuel à 90% dans les quatres prochaines années. Bien que ces initiatives soient salutaires, elles semblent s’éloigner des vrais enjeux, d’où le Fonds Monétaire International estime qu’il y a des possibilités pour le Cameroun de restructurer son secteur sans avoir à le privatiser.
La thérapie qui garantit un secteur énergétique camerounais fiable
À en croire les experts et même le rapport du FMI, une cure de jouvence s’impose pour sauver le secteur énergétique du pays. Premier facteur à corriger, la tarification. En effet, sans révision tarifaire, le projet de restructuration reste caduque et n’apporte pas les effets escomptés. Même s’il est vrai que cela devrait directement affecter les ménages et les entreprises. Il convient de préciser que depuis 2012, Eneo facture le kilowatt en dessous du prix de revient suite à une décision de l’Arsel.
Symbole d’un bon assaisonnement du secteur, clarification et apurement des dettes constituent des options à activer. En l’état actuel, la fraude massive fait perdre environ 60 milliards FCFA par an à l’opérateur Eneo, soit 15% du système financier de l’entreprise. D’où l’urgence de récupérer ces fonds perdus. Si des opérations de lutte contre la fraude électrique se poursuivent dans le pays, la question des dettes croisées entre les différents acteurs doit être tirée au clair. À fin 2024 par exemple, l’Etat confirmait une créance d’environ 328 milliards de FCFA.
Au moment où les prévisions du gouvernement table sur un revenu de 50 milliards FCFA supplémentaires tiré de l’exploitation du second corridor énergétique de Douala. Lequel devrait accroître la demande à 150 MW, restructurer la dette bancaire d’Eneo fait office de défi majeur tout comme le refinancement est devenu une tâche prioritaire.
Dans un environnement où les nominations dans les entreprises publiques relèvent plus d’un ancrage politique. Le Cameroun qui mise désormais sur un management complètement local à la tête d’Eneo, devrait prioriser les compétences et les profils adaptés à la tâche. Faute de cela, la restructuration ne pourra porter les fruits attendus, ni même enclencher une réelle optimisation du mix énergétique. Car faut-il le souligner, malgré la domination de l’hydroélectricité, le pays reste fortement dépendant du thermique. Or cette énergie nécessite plus de dépenses avec un prix du kilowatt qui passe au triple. Référence faite aux centrales thermiques de Kribi (216 MW) et Dibamba (88 MW).
In fine, les pouvoirs publics sont appelés à agir efficacement avec un modèle reposant sur une volonté politique ferme, une révision tarifaire progressive, un assainissement de la gouvernance de l’entreprise, un respect des engagements contractuels, une élimination totale de la fraude. Le tout dans une discipline budgétaire sans complaisance.



