Retrait des centrales de Kribi et Dibamba : Quand la crise de trésorerie menace la sécurité énergétique nationale
La mise hors service des capacités de production de Kribi Power Development Company (KPDC) et de Dibamba Power Development Company (DPDC) a brutalement rappelé les fragilités qui traversent le secteur électrique camerounais. Derrière les délestages observés dans plusieurs régions se cache une problématique plus profonde : l’incapacité persistante de la chaîne de valeur de l’électricité à maintenir un équilibre financier durable. Entre impayés, pression fiscale et restructuration du secteur, cette nouvelle crise révèle les limites d’un modèle économique sous tension.

Depuis le 1er juin 2026, le Réseau Interconnecté Sud (RIS) fonctionne avec une capacité de production fortement réduite après le retrait des centrales thermiques de Kribi et de Dibamba, exploitées par le groupe Globeleq. Avec une puissance cumulée de 304 MW, ces infrastructures constituent un maillon essentiel du système électrique national. La centrale à gaz de Kribi apporte à elle seule 216 MW tandis que celle de Dibamba, alimentée au fuel lourd, fournit 88 MW principalement lors des périodes de forte demande.
Le retrait simultané de ces capacités a immédiatement provoqué des déséquilibres sur le réseau, conduisant à des délestages qui affectent particulièrement les régions du Littoral et de l’Ouest, où se concentre une part importante de l’activité économique du pays. Pour les industriels, les conséquences sont directes : ralentissement de la production, augmentation des coûts d’exploitation et perte de compétitivité. Pour les ménages, la situation se traduit par une dégradation de la qualité du service public de l’électricité.
Officiellement, la suspension de la production résulte du blocage des comptes bancaires des filiales de Globeleq dans le cadre d’une procédure de recouvrement fiscal. Toutefois, réduire la crise à une simple question de fiscalité serait une lecture incomplète. Le véritable enjeu réside dans les tensions de trésorerie qui traversent l’ensemble du secteur.
Les producteurs indépendants dépendent des paiements effectués par le distributeur pour assurer leurs charges d’exploitation, honorer leurs engagements financiers et s’acquitter de leurs obligations fiscales. Lorsque ces flux financiers se dégradent, l’ensemble de l’édifice devient vulnérable. Cette situation illustre parfaitement l’interdépendance entre les différents acteurs de la filière. Une difficulté financière chez un opérateur peut rapidement se transformer en problème de production, puis en crise d’approvisionnement.
La principale faiblesse du système apparaît aujourd’hui au niveau de la distribution. Selon les données issues du plan de restructuration de la Société camerounaise de distribution de l’électricité (Socadel), l’entreprise enregistre un déficit mensuel moyen d’environ 13 milliards de FCFA. Les recettes collectées ne permettraient pas de couvrir l’ensemble des charges opérationnelles et contractuelles.
Cet écart structurel crée un effet domino. Les retards de paiement envers les producteurs indépendants se multiplient, limitant leur capacité à investir, à entretenir leurs équipements et à répondre à leurs obligations financières. Pour les économistes du secteur, cette situation révèle un problème de modèle économique plus qu’un simple incident de gestion. Tant que les revenus du distributeur resteront inférieurs à ses engagements, les tensions de liquidité continueront à fragiliser l’ensemble de la chaîne énergétique.
L’entrée en service complète du barrage hydroélectrique de Nachtigal avait nourri l’espoir d’une amélioration durable de l’offre énergétique nationale. Avec une capacité installée de 420 MW, l’ouvrage constitue indéniablement un atout majeur pour le Cameroun. Cependant, la crise actuelle démontre que la disponibilité théorique des mégawatts ne garantit pas à elle seule la sécurité énergétique.
La fiabilité du système dépend également de la qualité des infrastructures de transport, de la gestion du réseau, de la performance des opérateurs et surtout de leur santé financière. Autrement dit, les investissements dans la production doivent s’accompagner d’une réforme plus globale de la gouvernance économique du secteur.
Cette nouvelle crise intervient alors que Globeleq prépare son retrait progressif du marché camerounais. Des discussions sont en cours concernant la cession des actifs de Kribi et de Dibamba. Au-delà du changement d’actionnaire, cette transition pourrait ouvrir la voie à une renégociation des contrats d’achat d’électricité qui pèsent lourdement sur les finances du distributeur. Pour l’État, l’enjeu est double : assurer la continuité du service tout en rétablissant l’équilibre financier du secteur. Les futurs investisseurs observeront avec attention la capacité des pouvoirs publics à résoudre les différends actuels et à offrir un environnement contractuel stable.
L’épisode KPDC-DPDC met en lumière un constat désormais difficile à ignorer : le principal risque du secteur électrique camerounais n’est plus uniquement le manque de capacités de production, mais la fragilité de son modèle financier.
Le déficit chronique du distributeur, les tensions récurrentes avec les producteurs et les interventions régulières de l’État témoignent d’un système qui peine à trouver un équilibre durable. À court terme, la priorité demeure le retour des capacités de Kribi et de Dibamba afin de réduire les délestages. À plus long terme, la question centrale reste celle de la soutenabilité économique de l’ensemble de la filière.
Sans réforme structurelle des mécanismes de financement, de tarification et de gouvernance, chaque difficulté de trésorerie risque de se transformer en crise énergétique nationale. L’affaire actuelle apparaît ainsi comme un signal d’alarme sur la nécessité de repenser en profondeur le fonctionnement d’un secteur vital pour la croissance, l’industrialisation et la compétitivité du Cameroun.



