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Souveraineté sanitaire : L’Afrique veut reprendre le contrôle de son patrimoine génétique

Face à une dépendance persistante envers les infrastructures scientifiques étrangères, plusieurs organisations africaines investissent désormais dans la génomique afin de produire localement des données de santé adaptées aux réalités du continent. Entre enjeux médicaux, économiques et stratégiques, cette dynamique marque une nouvelle étape dans la quête de souveraineté scientifique africaine.

Un nouveau cap vient d’être franchi dans le domaine de la recherche biomédicale africaine. Trois structures du continent, Biolinx Africa, la YTO Foundation et Nextgen Molecular Lab, ont décidé d’unir leurs ressources pour mettre en place une infrastructure de séquençage génomique de grande capacité au Kenya et en Côte d’Ivoire.

L’accord, conclu à Nairobi lors du World Health Summit Regional Meeting d’avril 2026, prévoit un investissement de 3,5 millions de dollars destiné à l’acquisition d’une plateforme NovaSeq X Plus du groupe américain Illumina. Cette technologie de pointe permettra d’analyser massivement des données génétiques et de renforcer les capacités locales en recherche biomédicale. Au-delà du montant engagé, le partenariat se distingue surtout par son mode de financement. Pour la première fois, un projet africain de cette ampleur dans le domaine de la génomique est soutenu exclusivement par des capitaux africains, sans dépendance directe à des bailleurs occidentaux.

Des données médicales qui ne reflètent pas l’Afrique

Cette initiative part d’un constat préoccupant : bien que l’Afrique supporte près d’un quart de la charge mondiale des maladies, les populations africaines représentent moins de 2 % des données génétiques utilisées dans la recherche internationale. Cette faible représentation limite fortement l’efficacité des traitements médicaux appliqués sur le continent. De nombreux médicaments, protocoles thérapeutiques ou tests diagnostiques sont élaborés à partir de données issues principalement de populations européennes ou nord-américaines.

Pour le professeur ivoirien David Tea Okou, spécialiste en génétique moléculaire et fondateur de la YTO Foundation, cette situation crée une médecine souvent inadaptée aux réalités africaines. Selon lui, les décisions thérapeutiques prises aujourd’hui reposent sur des références biologiques qui ne tiennent pas suffisamment compte de la diversité génétique des populations africaines.

La pharmacogénomique au cœur du projet

Le partenariat vise particulièrement le développement de la pharmacogénomique, une discipline qui étudie l’influence des gènes sur la réaction d’un patient face à un médicament.Grâce à des données génétiques africaines mieux documentées, les chercheurs espèrent améliorer la précision des traitements, réduire les effets secondaires et adapter les doses aux caractéristiques biologiques des patients africains. L’objectif affiché est de parvenir à une médecine plus personnalisée, capable d’administrer « le bon traitement, au bon patient, au bon moment ». Une évolution qui pourrait transformer durablement la prise en charge médicale sur le continent.

Un enjeu économique et stratégique

Les promoteurs du projet soulignent également les importantes retombées économiques de la génomique. Selon plusieurs études citées par les acteurs du secteur, chaque dollar investi dans cette industrie pourrait générer des centaines de dollars de valeur à travers la bioinformatique, les biotechnologies, le diagnostic moléculaire ou encore l’industrie pharmaceutique. Pour les chercheurs africains, il s’agit aussi d’éviter que les échantillons biologiques collectés en Afrique soient systématiquement exportés vers des laboratoires étrangers sans bénéfices durables pour les pays d’origine. Cette question alimente depuis plusieurs années les critiques contre les « recherches hélicoptère », ces programmes scientifiques où des institutions étrangères viennent prélever des données ou des échantillons sur le continent avant de réaliser l’essentiel des travaux hors d’Afrique.

Construire une autonomie scientifique continentale

Le projet kényano-ivoirien s’inscrit dans une dynamique plus large de renforcement des capacités africaines en génomique. Depuis la pandémie de Covid-19, plusieurs programmes continentaux ont accéléré le développement du séquençage génétique en Afrique. L’initiative Pathogen Genomics d’Africa CDC a notamment permis de faire passer le nombre de pays africains disposant de capacités nationales de séquençage de 7 à 53 en quelques années.

D’autres programmes comme H3Africa, H3ABioNet, ABCOMICS ou encore l’African BioGenome Project travaillent également à former des chercheurs africains, développer des biobanques locales et conserver les données scientifiques directement sur le continent. Pour les promoteurs de ces initiatives, l’enjeu dépasse désormais le cadre scientifique. Il s’agit de bâtir une véritable souveraineté sanitaire africaine, capable de réduire la dépendance technologique du continent et de donner aux chercheurs africains un contrôle accru sur leurs propres données biologiques.

À terme, les partenaires du projet ambitionnent d’étendre ce modèle à d’autres régions d’Afrique, avec l’idée qu’une coopération scientifique portée par des financements et des infrastructures africaines peut progressivement transformer la place du continent dans la recherche mondiale.

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