Réforme constitutionnelle : Paul Biya, l’Éternel tailleur
Dix-huit ans après la réforme constitutionnelle de 2008, laquelle avait permis de lever le verrou de la limitation du mandat présidentiel. Paul Biya vient, selon certains observateurs, de réussir un nouveau coup de poker. À travers le Parlement réuni en congrès, l'actuel Chef de l’État qui cumule 43 années de pouvoir, a entériné le retour du poste de vice-président. Cette nouvelle disposition introduite dans la constitution du 18 janvier 1996 interroge sur la place publique. Intellectuels, hommes politiques, constitutionnalistes, acteurs de la société civile et citoyens lambda se livrent un débat pour en saisir l'ultime nécessité.

200 voix pour, 18 voix contre et seulement 4 bulletins nuls. Au Cameroun, le projet de loi modifiant certaines dispositions de la Constitution de 1996 a été adopté par le Parlement, le 4 avril 2026. En effet, l’Assemblée nationale et le Sénat, réunis en Congrès, se sont prononcés en faveur de l’instauration d’un poste de vice-président, ce malgré les observations de l’opposition.
Ce que prévoit la réforme
Le projet de loi modifie plusieurs articles-clés de la Constitution de 1972, amendée en 1996 et 2008. Concrètement, il prévoit : La nomination et la révocation du vice-président par le Chef de l’État. Un vice-président aux compétences strictement déléguées par le Président. Et surtout : en cas de vacances présidentielle – décès, démission ou empêchement, le Vice-Président ne ferait plus seulement un intérim court, mais achèverait le mandat en cours.
Officiellement, il s’agit de « renforcer l’efficacité dans la conduite des affaires de l’État » et d’éviter l’organisation immédiate d’un nouveau scrutin. Mais pour les analystes politiques, le message est tout autre.
Paul Biya, une responsabilité devant l’Histoire
L’existence du poste de vice-président n’est pas une grande première au Cameroun. Si l’histoire du pays rappelle à la mémoire collective les duo Ahidjo-Foncha ou Ahidjo-Muna. Pour une catégorie de camerounais, les faits et l’époque créent la différence, référence faite au régime présidentiel qui avait prévalu dans les années 60 et 70.
Devenu une République en 1984, le Cameroun pratique depuis lors un régime politique de type parlementaire dualiste et rationalisé. Une lecture institutionnelle qui soulève des incompréhensions face à la réintroduction du poste de vice-président.
Au sein de la majorité présidentielle, René Ze Nguélé Sénateur RDPC a fustigé cette démarche arguant qu’elle doit être repensée. À côté, l’Honorable Roger Nkodo Dang ou encore l’Honorable David Manfouo, tous deux issus du parti au pouvoir, ont montré la pertinence d’une telle démarche tant sur le plan national que sur le plan international avant de répondre sèchement aux pourfendeurs de ce projet. Indiquant au passage que le peuple n’a pas voté un Homme mais un Projet de développement et il est de son obligation de tout mettre en œuvre pour le voir arriver à son terme.
Fidèle de Paul Biya, le ministre d’État chargé de la justice, Garde des sceaux, Laurent Esso répondant aux nombreuses interrogations et arguments des élus, s’est contenté de rappeler,« je ne peux pas aller au-delà de ce qui a été proposé. Le Président de la République est responsable devant l’histoire et dans ce contexte, il veut résoudre un problème de fonctionnalité des Institutions ».
Une opposition vent debout contre le siphonage institutionnel
En attendant la promulgation de la loi par le Président de la République, l’opposition ne range pas sa toge. Au pupitre du Palais des Verres Paul Biya sis au quartier Ngoa Ekellé, « Nous assistons ici à la clôture définitive de l’espace démocratique, avec l’introduction d’un poste de vice-président sur mesure », a déclaré devant le Congrès la députée du Pcrn, Rolande Ngo Issi qui a fustigé l’instauration d’un « dauphin administratif ». « Il ne s’agit pas d’un représentant du peuple mais d’une créature de l’exécutif, d’un héritier hors de tout contrôle citoyen », a-t-elle notamment déclaré.
Pour Jean Michel Nintcheu, député de l’opposition, l’adoption du texte sonne l’ère du « renforcement de la dérive monarchique ». « On ne peut pas invoquer la discipline du parti pour voter cette forfaiture », a-t-il insisté, dénonçant un coup d’État constitutionnel : « Adopter ce projet de loi, c’est consacrer la succession nominative – et pourquoi pas dynastique -, sans passer par les urnes, sans consulter le peuple qui est le souverain », s’est-il offusqué.
Servir le pouvoir ad vitam æternam
Du côté de la société civile, les critiques fusent et ne désemplissent pas. « Ce poste va sûrement servir au pouvoir en place à contrôler l’alternance devenue inévitable au sommet de l’État. Car en lui-même, il est vide de contenu : jusqu’à présent dans ce texte, personne ne nous a clairement expliqué ce qu’allait faire le vice-président », assure Cyrille Rolande Béchon, la directrice de l’association Nouveaux droits de l’homme, avant de reprendre : « C’est une mascarade totale orchestrée pour empêcher qu’enfin la scène politique camerounaise se redistribue d’une autre manière ».
« Il s’agit d’une passerelle constitutionnelle qui permettra même à un individu n’ayant jamais exercé une fonction dans l’administration ou n’ayant jamais exercé un mandat électif de devenir président de la République. Ce n’est pas une régression, c’est un naufrage constitutionnel et politique », soutient un intellectuel camerounais ayant requis l’anonymat. Au demeurant, les yeux restent dorénavant rivés vers le Président Paul Biya pour la promulgation et éventuellement pour la nomination du Vice-Président.



