
Introduction
Adoptée en 2020, la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30) constitue le principal cadre d’orientation des politiques publiques camerounaises dans la perspective de l’émergence à l’horizon 2035. À travers ses quatre piliers relatifs à la transformation structurelle de l’économie, au développement du capital humain, à la promotion de l’emploi et au renforcement de la gouvernance, elle ambitionne de faire du Cameroun un pays industrialisé, compétitif et socialement inclusif. La SND30 représente ainsi la deuxième phase opérationnelle de la Vision 2035 et sert de référence à l’ensemble des politiques publiques mises en œuvre par l’État.
Cinq années après son lancement, le Ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (MINEPAT) a publié le Rapport d’évaluation à mi-parcours de la mise en œuvre de la SND30. Ce document constitue aujourd’hui la principale source d’information permettant d’apprécier les progrès réalisés, les écarts observés et les défis restant à relever. L’analyse proposée dans cette tribune s’appuie sur les principaux enseignements de ce rapport afin d’évaluer la trajectoire actuelle du Cameroun vers l’émergence et d’identifier les conditions nécessaires à l’accélération des réformes.
Les conclusions de cette évaluation révèlent une situation contrastée. D’un côté, le pays a fait preuve d’une résilience remarquable dans un contexte marqué par la pandémie de Covid-19, les tensions géopolitiques internationales, la hausse des prix des matières premières et les contraintes sécuritaires internes. De l’autre, les performances enregistrées demeurent en deçà des ambitions initialement fixées par la stratégie, notamment en matière de croissance économique, d’industrialisation, de réduction de la pauvreté et de création d’emplois. Dans ce contexte, une question essentielle mérite d’être posée : comment accélérer la mise en œuvre de la SND30 afin de préserver l’ambition d’émergence du Cameroun à l’horizon 2035 ?
Pour répondre à cette interrogation, il convient d’examiner, dans un premier temps, les principaux enseignements de l’évaluation à mi-parcours de la stratégie (I), avant d’identifier, dans un second temps, les priorités susceptibles de renforcer son efficacité au cours de la période 2025-2030 (II).
I. Des acquis réels malgré des performances encore insuffisantes
L’évaluation à mi-parcours de la SND30 met en évidence plusieurs résultats encourageants qui témoignent des efforts consentis par les pouvoirs publics (A). Toutefois, ces avancées demeurent insuffisantes pour garantir l’atteinte des objectifs d’émergence et révèlent la persistance de contraintes structurelles importantes (B).
A. Des progrès visibles dans la conduite des réformes
Les réalisations enregistrées traduisent aussi bien la capacité de résilience de l’économie nationale (1) que les avancées observées dans plusieurs secteurs stratégiques (2).
1. Une résilience économique face aux crises successives
La mise en œuvre de la SND30 s’est déroulée dans un environnement particulièrement difficile. La pandémie de Covid-19, les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, le conflit russo-ukrainien et les tensions inflationnistes ont fortement affecté les économies du monde entier. Malgré ces chocs, le Cameroun est parvenu à maintenir une croissance économique positive après le ralentissement observé en 2020. Le taux de croissance est progressivement remonté pour atteindre près de 4 % en 2025, traduisant ainsi la capacité de l’économie nationale à résister aux turbulences internationales.
Cette résilience résulte notamment des efforts entrepris pour préserver les investissements publics, renforcer la mobilisation des recettes fiscales et maintenir les équilibres macroéconomiques. La maîtrise du déficit budgétaire et la stabilité relative du système financier ont également contribué à limiter les effets des crises successives. Même si les performances enregistrées demeurent inférieures aux ambitions de la SND30, elles témoignent néanmoins d’une certaine robustesse des fondamentaux économiques du pays.
2. Des avancées notables dans plusieurs secteurs stratégiques
L’évaluation met également en évidence des progrès significatifs dans plusieurs domaines prioritaires. Dans le secteur des infrastructures, les investissements réalisés dans l’énergie, les transports et le numérique ont permis d’améliorer progressivement les capacités productives du pays. Le taux d’accès à l’électricité est passé de 64,7 % en 2020 à près de 78 % en 2025, illustrant les efforts consentis pour renforcer l’offre énergétique nationale.
Les secteurs sociaux présentent également des évolutions encourageantes. Le taux d’achèvement du primaire a connu une progression importante, tandis que plusieurs indicateurs sanitaires affichent une amélioration graduelle. La décentralisation constitue également l’un des acquis majeurs de la période avec une augmentation substantielle des ressources transférées aux Collectivités Territoriales Décentralisées. Ces réalisations montrent que les réformes engagées commencent à produire des résultats tangibles et contribuent progressivement à la modernisation du pays.
B. Des écarts persistants par rapport aux ambitions initiales
Malgré ces progrès, plusieurs objectifs de la SND30 demeurent encore éloignés de leur niveau de réalisation attendu. Les principales insuffisances concernent la transformation productive de l’économie (1) ainsi que l’amélioration durable des conditions de vie des populations (2).
1. Une transformation structurelle encore incomplète
L’un des constats majeurs du rapport du MINEPAT réside dans le décalage observé entre les ambitions de transformation économique et les résultats effectivement obtenus. Alors que la SND30 projetait une croissance supérieure à 8 % à l’horizon 2025, les performances réalisées demeurent largement en dessous de cette cible. Cet écart traduit les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre du processus d’industrialisation et dans la transformation locale des ressources naturelles.
L’économie camerounaise reste encore fortement dépendante des exportations de produits primaires, tandis que la contribution des industries manufacturières demeure relativement faible. La productivité agricole progresse lentement et les chaînes de valeur locales peinent à se développer à l’échelle requise. Cette situation limite la création d’emplois modernes et réduit la capacité de l’économie à générer une croissance suffisamment forte pour soutenir durablement l’ambition d’émergence.
2. Des défis sociaux toujours préoccupants
Les résultats de l’évaluation montrent également que les progrès économiques observés ne se sont pas encore traduits par une amélioration suffisamment rapide du bien-être des populations. Le taux de pauvreté demeure élevé et continue d’affecter plus d’un tiers de la population. Les inégalités territoriales persistent, particulièrement dans certaines régions rurales et dans les zones affectées par les crises sécuritaires.
Le chômage et le sous-emploi des jeunes constituent également des préoccupations majeures. Malgré les efforts réalisés dans les domaines de l’éducation et de la formation, l’insertion professionnelle demeure difficile pour une partie importante des diplômés. Par ailleurs, la couverture sociale et l’accès à certains services essentiels progressent à un rythme inférieur aux attentes. Ces difficultés rappellent que la réussite de la SND30 sera évaluée non seulement à travers les performances économiques, mais également à travers sa capacité à améliorer concrètement les conditions de vie des citoyens.
II. Les priorités pour accélérer la mise en œuvre de la SND30
Face aux insuffisances constatées, la seconde phase de la stratégie devra être celle de l’accélération et de la consolidation des réformes. Cette dynamique passe par un renforcement des moteurs de la transformation économique (A) ainsi que par un approfondissement des réformes institutionnelles et sociales (B).
A. Consolider les fondements de la transformation économique
L’accélération de la croissance exige une intensification de la dynamique industrielle (1) ainsi qu’une amélioration continue de la compétitivité économique nationale (2).
1. Renforcer la dynamique d’industrialisation
Le Cameroun dispose d’importants atouts susceptibles de soutenir une transformation structurelle plus rapide de son économie. Les ressources minières, agricoles, forestières et énergétiques dont il dispose constituent une base solide pour le développement d’un tissu industriel plus performant. La priorité devrait désormais consister à renforcer les liens entre l’exploitation des ressources naturelles et leur transformation locale afin d’accroître la valeur ajoutée créée sur le territoire national.
Cette orientation nécessite une meilleure coordination des politiques industrielles, commerciales et financières. Elle suppose également un accompagnement plus soutenu des entreprises productives ainsi qu’un environnement économique favorable à l’investissement privé. L’objectif est de construire progressivement une économie davantage tournée vers la production, la transformation et l’exportation de biens à plus forte valeur ajoutée.
2. Améliorer durablement la compétitivité nationale
La transformation économique ne pourra être durable sans une amélioration continue de la compétitivité du pays. Les investissements dans les infrastructures énergétiques, routières, portuaires et numériques doivent être poursuivis afin de réduire les coûts de production et de faciliter les échanges économiques. Une attention particulière doit également être accordée à l’entretien et à l’optimisation des infrastructures existantes afin d’en maximiser les retombées économiques.
Par ailleurs, la simplification de l’environnement des affaires, l’amélioration de la qualité des services publics économiques et le renforcement de l’intégration des territoires apparaissent comme des leviers essentiels pour stimuler l’investissement et favoriser l’expansion du secteur privé. Une économie plus compétitive sera mieux armée pour attirer les capitaux, créer des emplois et soutenir une croissance durable.
B. Renforcer la gouvernance et le capital humain
La réussite de la SND30 dépend également de la qualité des institutions publiques (1) ainsi que de la capacité du pays à valoriser ses ressources humaines (2).
1. Approfondir la culture de la performance publique
L’efficacité des politiques publiques constitue l’un des principaux déterminants de la réussite de la stratégie nationale de développement. Les prochaines années devront être marquées par un renforcement des mécanismes de pilotage, de suivi-évaluation et de redevabilité au sein des administrations publiques. Une meilleure articulation entre la planification stratégique, la programmation budgétaire et l’évaluation des résultats permettra d’accroître l’efficacité de l’action publique.
La poursuite de la digitalisation de l’administration, le renforcement de la transparence et l’amélioration de la qualité du service public contribueront également à renforcer la confiance des citoyens et des investisseurs. Plus largement, il s’agit de consolider une gouvernance orientée vers les résultats, capable d’assurer une mise en œuvre plus efficace des réformes prévues par la SND30.
2. Faire du capital humain le moteur de l’émergence
L’expérience des économies émergentes montre que la qualité du capital humain constitue l’un des principaux facteurs de réussite du développement. Dans cette perspective, le Cameroun devra poursuivre ses investissements dans l’éducation, la formation professionnelle, la santé, la recherche et l’innovation. L’enjeu consiste à doter le pays des compétences nécessaires à la transformation économique et technologique des prochaines décennies.
Une attention particulière devrait être accordée à l’adéquation entre les formations dispensées et les besoins réels du marché du travail. Le renforcement des compétences techniques, scientifiques et numériques apparaît aujourd’hui indispensable pour accompagner l’industrialisation et l’économie de la connaissance. En investissant davantage dans son capital humain, le Cameroun renforcera sa capacité à créer de la richesse tout en favorisant une croissance plus inclusive.
Conclusion
L’évaluation à mi-parcours de la SND30 met en évidence des avancées importantes qui témoignent des efforts consentis par les pouvoirs publics depuis 2020. Malgré un contexte international et national particulièrement contraignant, le Cameroun a réussi à préserver une certaine stabilité économique et à enregistrer des progrès dans plusieurs secteurs stratégiques. Toutefois, les résultats obtenus demeurent insuffisants au regard des ambitions portées par la stratégie. La seconde moitié de la SND30 devra ainsi être celle de l’accélération des transformations structurelles, du renforcement de la gouvernance publique et de la valorisation du capital humain. Plus qu’un simple document de planification, la SND30 doit désormais devenir le levier d’une nouvelle dynamique de développement capable de rapprocher durablement le Cameroun de son objectif d’émergence à l’horizon 2035.
Simon Pierre ONANA, Maitre de Conférences Agrégé des Facultés de Sciences Economiques, Université de Yaoundé 2/Université de Bertoua



