Fonds Monétaire International : Accusé de maintenir les pays africains dans le cercle vicieux de l’austérité
Un rapport publié par plusieurs organisations internationales remet en cause les orientations du Fonds monétaire international (FMI) en matière de gestion de la dette et de finances publiques. Après l’examen des recommandations adressées à onze pays entre 2022 et 2025, les auteurs estiment que l’institution continue de privilégier le remboursement des créanciers au détriment des investissements dans la santé, l’éducation et les services publics. Ils plaident pour une refonte de la gouvernance financière mondiale afin d’offrir aux États les plus endettés une véritable marge de manœuvre budgétaire.

Plus d’une décennie après avoir affiché sa volonté de rompre avec l’image des programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990, le Fonds monétaire international peine à convaincre ses détracteurs. Dans une étude publiée en juin, les ONG ActionAid, Education International et Tax and Education Alliance estiment que les pratiques de l’institution restent largement fidèles aux recettes économiques qui ont longtemps été critiquées dans les pays du Sud. Intitulé Still Cooking With a Failed Recipe, le rapport passe en revue vingt-neuf documents du FMI concernant onze pays, dont huit en Afrique, sur la période allant de février 2022 à février 2025. L’objectif est d’évaluer si les recommandations formulées tiennent réellement compte des spécificités nationales ou si elles reposent sur une approche standardisée privilégiant la consolidation budgétaire. Selon les auteurs, malgré une communication davantage axée sur la croissance inclusive et la protection des populations vulnérables, les programmes du FMI continuent d’accorder une priorité absolue à la soutenabilité de la dette et au remboursement des créanciers.
Le poids du service de la dette réduit les marges budgétaires
L’un des principaux enseignements du rapport concerne la place occupée par le service de la dette dans les finances publiques des pays étudiés. Les chercheurs relèvent que, dans la majorité des États africains analysés, les remboursements absorbent une part des recettes publiques supérieure aux budgets consacrés à la santé. Le Kenya illustre cette situation. Durant la période étudiée, le pays consacrait près de 29 % de ses recettes publiques au remboursement de sa dette extérieure, un niveau largement supérieur aux dépenses de santé. Le Nigeria présente un profil comparable, avec des remboursements représentant environ un cinquième des recettes nationales, tandis que les crédits destinés aux secteurs de la santé et de l’éducation demeurent nettement inférieurs. Pour les auteurs, cette situation traduit une hiérarchisation des priorités budgétaires où la stabilité financière prime sur les investissements sociaux susceptibles de soutenir la croissance de long terme.
Dans les économies à faibles revenus, la réduction des dépenses sociales peut contribuer à préserver les équilibres macroéconomiques à court terme, notamment en limitant les déficits publics. En revanche, une compression prolongée des investissements dans l’éducation, la santé ou les infrastructures risque d’affaiblir le capital humain, de ralentir les gains de productivité et de limiter le potentiel de croissance. Les économistes soulignent généralement qu’un ajustement budgétaire durable doit préserver les dépenses ayant un fort effet multiplicateur sur l’économie.
Des restructurations de dette jugées insuffisantes
Le rapport critique également les mécanismes internationaux de restructuration de la dette. Selon ses auteurs, lorsque des allègements sont accordés, ils interviennent souvent tardivement et restent d’une ampleur insuffisante pour restaurer durablement les finances publiques. Les évaluations de viabilité de la dette réalisées dans le cadre des programmes du FMI seraient principalement centrées sur la capacité des États à honorer leurs échéances, sans intégrer pleinement les besoins de financement liés aux droits fondamentaux, notamment l’accès aux soins et à l’éducation. Cette approche conduirait plusieurs gouvernements à poursuivre des politiques d’austérité pendant de longues années, sans parvenir pour autant à sortir durablement du risque de surendettement.
La masse salariale publique au cœur des critiques
Les recommandations relatives à la maîtrise des dépenses salariales figurent parmi les points les plus contestés. Les ONG estiment que les plafonds ou gels de recrutement encouragés dans plusieurs programmes fragilisent les systèmes de santé et d’éducation en limitant l’embauche d’enseignants, de médecins ou d’infirmiers. Le cas du Sénégal est mis en avant. Face à une forte croissance démographique et à une population scolaire en expansion, le pays fait face à un déficit important d’enseignants. Selon le rapport, le recours croissant à des contrats précaires, destiné à contenir les dépenses publiques, aurait accentué les difficultés de recrutement.
La masse salariale publique représente effectivement un poste majeur des finances publiques. Toutefois, dans des secteurs comme l’éducation ou la santé, elle constitue également un investissement dans les capacités productives futures. Une réduction excessive des effectifs peut générer des économies immédiates, mais aussi des coûts économiques plus élevés à moyen terme, notamment en raison d’une baisse de la qualité des services publics.
Une différence de traitement entre pays développés et pays africains ?
Les auteurs dénoncent également ce qu’ils considèrent comme une asymétrie dans les recommandations du FMI. Ils observent que des économies développées disposent d’une masse salariale publique représentant une part bien plus importante de leur PIB sans faire l’objet des mêmes exigences de réduction. À leurs yeux, cette différence reflète un déséquilibre plus profond dans la gouvernance financière internationale, où les pays industrialisés disposent d’un poids décisionnel plus important au sein des institutions de Bretton Woods. Cette critique relance le débat récurrent sur la représentativité des pays en développement dans les grandes institutions financières internationales, alors que plusieurs économies africaines réclament depuis plusieurs années une réforme de leur gouvernance.
Fiscalité, protection sociale et réforme du système financier mondial
Le rapport reproche également au FMI de privilégier des mesures fiscales considérées comme régressives, notamment l’augmentation de la TVA ou des droits d’accise, plutôt que des réformes visant une taxation plus importante des hauts patrimoines ou des bénéfices exceptionnels des grandes entreprises. Les auteurs estiment également que les dispositifs de protection sociale préconisés demeurent trop ciblés pour compenser les effets des politiques d’austérité. L’exemple du Nigeria, où la suppression des subventions sur les carburants a fortement alimenté l’inflation et le coût de la vie, est cité comme illustration des difficultés rencontrées lorsque les mesures d’accompagnement restent insuffisantes.
En conclusion, les ONG appellent à une transformation en profondeur de l’architecture financière internationale. Elles plaident notamment pour l’adoption d’une convention internationale sur la gestion de la dette souveraine sous l’égide des Nations unies, capable d’organiser des restructurations plus ambitieuses, ainsi que pour une coopération fiscale internationale renforcée afin d’élargir les marges de financement des États. Au-delà de la critique du FMI, le rapport remet ainsi au centre des débats une question devenue stratégique pour de nombreux pays africains : comment concilier discipline budgétaire, soutenabilité de la dette et financement des investissements indispensables au développement humain ? Cette équation demeure l’un des principaux défis macroéconomiques du continent dans un contexte marqué par la hausse des coûts d’emprunt, les besoins croissants en infrastructures et les pressions sociales.



