Gaz de pétrole liquéfié : Le bras de fer SNH et SCDP fragilise le modèle économique du stockage pétrolier
L’exploitation directe du dépôt de Bipaga par la Société nationale des hydrocarbures (SNH) a profondément modifié les circuits de distribution du gaz de pétrole liquéfié (GPL) au Cameroun. D’après les conclusions de la Chambre des comptes, cette réorganisation a réduit les volumes de gaz transitant par les installations de la Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP), amputant ainsi une source importante de revenus. Au-delà de la baisse des recettes, les magistrats financiers alertent sur les risques d’un chevauchement des missions entre deux entreprises publiques stratégiques.

L’audit de la Chambre des comptes consacré à la gestion de la SCDP sur la période 2018-2023 met en lumière les conséquences économiques de la montée en puissance de la SNH dans les activités de stockage des hydrocarbures. Historiquement, la SCDP occupait une position centrale dans la conservation et la distribution des produits pétroliers sur le territoire national, percevant des revenus issus du stockage, du transit et de l’emplissage du gaz domestique. L’entrée en exploitation de l’unité de production de GPL de Bipaga, au large de Kribi, en 2018, avait initialement renforcé cette activité. Les cargaisons produites étaient alors réceptionnées par les infrastructures de la SCDP avant leur distribution. Cette organisation garantissait à l’entreprise publique des recettes supplémentaires liées aux prestations logistiques. La situation évolue cependant après la réforme du statut de la SNH en 2019. Le nouveau cadre juridique élargit considérablement les prérogatives de la compagnie nationale, désormais autorisée à intervenir sur l’ensemble de la chaîne de valeur des hydrocarbures, depuis l’exploration jusqu’au stockage, au transport et à la commercialisation.
Selon les données citées dans le rapport d’audit, les volumes de GPL issus de Bipaga transitant par les dépôts de la SCDP se sont progressivement effondrés. Alors que près de quatre tonnes sur dix produites empruntaient auparavant les installations de la société, cette proportion est devenue presque insignifiante. En 2021, seulement 505 tonnes métriques provenant de Bipaga ont été réceptionnées par la SCDP, contre 1 800 tonnes une année auparavant, tandis que la production totale du site dépassait 35 000 tonnes. L’essentiel des enlèvements est désormais effectué directement depuis les installations de la SNH. Pour la Chambre des comptes, cette évolution prive la SCDP des redevances de stockage et d’emplissage qui constituaient une composante de son modèle économique. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie reconnaît que cette problématique fait l’objet d’un examen au niveau des autorités publiques.
Au-delà des pertes financières immédiates, les magistrats financiers s’interrogent sur la coexistence des missions confiées aux deux sociétés publiques. En développant ses propres capacités de stockage et de distribution, la SNH intervient désormais sur un segment historiquement assuré par la SCDP. Cette situation soulève une question de gouvernance économique. Lorsque plusieurs entreprises publiques opèrent sur les mêmes activités sans répartition clairement définie des responsabilités, le risque est celui d’une concurrence interne financée par les ressources de l’État, avec des effets négatifs sur l’efficacité globale de la filière. Les auditeurs estiment qu’à terme, la poursuite de cette dynamique pourrait réduire considérablement le rôle stratégique de la SCDP si la SNH venait à contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur des hydrocarbures.
Malgré cette perte de revenus sur le GPL, la SCDP affiche des performances financières en progression. Entre 2018 et 2023, son chiffre d’affaires est passé d’environ 16,8 milliards à près de 25,7 milliards de FCFA, soit une augmentation de plus de 53 %. Cette amélioration repose essentiellement sur deux facteurs : l’augmentation des volumes de produits pétroliers liquides stockés et la revalorisation du droit de passage, principale source de revenus de l’entreprise. Ces éléments ont permis de compenser une partie du manque à gagner enregistré sur les activités liées au GPL. Cette situation illustre toutefois une dépendance croissante de la société à une seule catégorie de recettes, ce qui pourrait fragiliser son équilibre financier si les volumes de transit venaient à ralentir.
Les recommandations de la Chambre des comptes dépassent le seul cadre financier. Elles invitent le gouvernement à clarifier les compétences respectives de la SNH et de la SCDP dans les domaines du transport, du stockage et de la distribution des hydrocarbures. Un tel arbitrage apparaît essentiel pour éviter les doublons d’investissements publics, préserver la viabilité économique des infrastructures existantes et garantir une organisation cohérente de la chaîne pétrolière nationale. Dans un contexte où le Cameroun cherche à renforcer sa sécurité énergétique tout en valorisant davantage sa production nationale de gaz, la complémentarité entre les entreprises publiques pourrait constituer un levier de performance plus efficace qu’une concurrence entre acteurs appartenant au même État.



