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Barrage de Kikot : Un investissement disproportionné pour un Cameroun déjà surendetté

Le coût provisoire du barrage de Kikot a explosé pour atteindre 1620 milliards de FCFA contre une estimation initiale de 650 milliards. Cette envolée couplée à la dette publique du pays, suscite de vives inquiétudes quant à la viabilité financière de cette infrastructure de 500 MW dont le Cameroun a reporté le début des travaux à 2028. En ligne de mire, plusieurs facteurs clés cristallisent les critiques et inquiétudes, notamment une dérive financière spectaculaire ; les réserves des bailleurs de fonds ; les divergences techniques entre l’État et EDF, sans oublier la question de la rentabilité.

Dans son numéro n°212 daté du 5 mars 2026, la rédaction du journal Conjoncture Économique alertait déjà sur l’urgence de stopper le projet de construction d’un barrage hydroélectrique à Kikot. À la suite d’une investigation menée sur le terrain, le média économique mettait en lumière plusieurs failles dans la mise en œuvre de ce projet jugé comme le plus au grand au Cameroun. De la viabilité aux risques socio-environnementaux en passant par le coût sans oublier la question des indemnités. Le revirement des autorités gouvernementales semble fixer le cap d’un fiasco à venir.

Le dépassement budgétaire, source d’un audit demandé par le MINFI

Le barrage de Kikot suscite déjà de vives interrogations. Initialement évalué à 650 milliards de FCFA pour une capacité de production de 500 MW, le coût du projet a finalement été estimé à au moins 1 620 milliards de FCFA. L’écart, supérieur à 970 milliards de FCFA, a conduit le gouvernement à ordonner un audit. À Paris, devant les responsables d’EDF, le ministre des Finances a justifié la hausse par les conséquences de la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Au-delà des facteurs externes, l’initiative visait également à désamorcer les tensions internes au sein de Kikot-Mbebe Hydro Power Company et à rétablir un climat de confiance autour du projet.

Si derrière les nombreuses raisons, la décision du ministre des Finances, Louis Paul Motaze a permis de réduire le budget de 17%, soit 872 milliards de FCFA contre 1 050 milliards de FCFA précédemment. D’autres facteurs non financiers continuent de faire ombrage au projet de construction d’un barrage à Kikot.

L’alerte ignorée du PCA de KHPC

Dans une correspondance adressée au ministre de l’Eau et de l’Énergie après la 14e session du conseil d’administration de la Kikot-Mbebe Hydro Power Company (KHPC), tenue en septembre 2025 à Paris, le président du conseil d’administration, Ahmad Tom, alertait sur les fragilités du projet de barrage de Kikot. Le document mettait en avant des risques liés au coût, au calendrier, à certains choix techniques et à la gouvernance du projet, au point de recommander à l’État d’étudier des scénarios de repli.

Dans sa missive, le PCA soulignait déjà une première inquiétude, le coût du projet. Évalué à 1 620 milliards de FCFA, soit un niveau proche du double de celui de Nachtigal, pour une puissance annoncée de 500 MW, supérieure d’environ 20 % à celle de ce dernier. La dérive budgétaire trouvait son justificatif par l’inflation intervenue depuis les premières estimations et par la complexité du site. Autre zone d’ombre, le calendrier qui s’étale également. Alors que la mise à jour du planning de développement prévoit un décalage du closing financier en juillet 2027 au lieu de mai 2027. Le report du début des travaux à 2028 suppose un potentiel glissement de date, de même que la première mise en service pourrait intervenir au-delà de 2033.

Des priorités en décalage entre l’État et EDF

Au-delà du calendrier, la correspondance faisait apparaître un décalage de priorités entre l’État et EDF. Là où l’État mettrait l’accent sur l’équilibre offre-demande et sur la soutenabilité du tarif de l’électricité, le partenaire français privilégie d’abord la maîtrise de son risque d’investissement et ses exigences de rentabilité. Par ailleurs, des divergences techniques restent apparentes. Le cabinet ISL, conseil technique de l’État, a identifié deux désaccords avec EDF : le débit de crue et la puissance installée. Selon ISL, le débit de crue aurait été sous-évalué, ce qui soulève une question de sécurité dans le dimensionnement de l’ouvrage. Le cabinet estime par ailleurs que la capacité pourrait être portée à 583 MW, contre 500 MW aujourd’hui envisagés, grâce à l’installation d’une septième turbine destinée aux pointes de consommation.

EDF contesterait ces observations. Son équipe technique estimant qu’une remise en discussion tardive de ces paramètres pourrait affecter le dimensionnement du projet et alourdir à nouveau les délais comme les coûts. Face à ces désaccords. Si le PCA recommandait de poursuivre les échanges entre ISL, EDF et KHPC. Et qu’à défaut de convergence, il suggérait un arbitrage par un panel d’experts barragistes.

Les indemnisations, l’autre nœud gordien

Le financement des indemnisations est jusqu’ici un autre point de discussion. Deux options restent évoquées : une prise en charge directe par l’État via le MINEE, ou un préfinancement par KHPC remboursé ensuite par l’État. Les représentants publics penchent pour la seconde solution, jugée plus compatible avec les contraintes de trésorerie du Trésor et le calendrier du projet. EDF se montre plus réservé et demande un mécanisme de paiement progressif, dans l’attente d’une meilleure visibilité sur le financement global.

Enfin, le budget de développement alimente lui aussi les réserves. La direction générale a sollicité une nouvelle hausse, de 21,6 milliards de FCFA en 2023 à 46,2 milliards, soit +113 %. Les administrateurs ne l’ont pas approuvé. Selon une simulation du conseil financier de l’État, cette augmentation pourrait relever le tarif de l’électricité d’environ 4 %.  Globalement, le message adressé à l’État est clair : le projet reste stratégique, mais son exécution apparaît plus incertaine qu’anticipé. D’où l’appel à préparer, en parallèle, des scénarios de mitigation ou une alternative, afin de ne pas fragiliser la trajectoire énergétique du pays.

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