Climat et santé publique : Le réchauffement climatique pourrait déplacer les nouveaux fronts du paludisme
Le changement climatique ne fera pas seulement monter les températures en Afrique subsaharienne. Il pourrait aussi modifier la géographie du paludisme, en favorisant la transmission dans certaines régions aujourd’hui relativement épargnées, notamment les hautes terres d’Afrique de l’Est et certaines zones d’Afrique australe. Dans les territoires déjà très chauds d’Afrique de l’Ouest et du Centre, le réchauffement pourrait, paradoxalement, réduire l’activité des moustiques vecteurs. Une évolution qui pourrait bouleverser à la fois les politiques sanitaires et les dépenses publiques consacrées à la lutte contre la maladie.

Le paludisme pourrait changer de visage au cours des prochaines décennies. Une étude publiée dans Nature par des chercheurs de Yale, de l’Université de Californie et de l’Université du Cap montre que l’évolution du climat a déjà commencé à modifier les conditions de transmission de la maladie en Afrique subsaharienne. Le phénomène tient notamment à la sensibilité du parasite et de son vecteur à la température. La transmission atteint son niveau le plus favorable autour de 25 °C et devient beaucoup moins efficace lorsque les températures descendent sous 16 °C ou dépassent 34 °C. Ce mécanisme pourrait donc transformer certaines régions d’altitude en nouveaux territoires à risque. En Afrique de l’Est, notamment dans les hautes terres éthiopiennes et la région du Rift, la prévalence a déjà progressé. Dans les zones situées à plus de 1 000 mètres d’altitude, l’augmentation moyenne observée atteint 0,81 point de pourcentage.
L’Afrique australe et orientale en première ligne
À l’horizon 2050, le réchauffement devrait continuer à rendre certaines zones jusque-là trop fraîches davantage favorables au développement des moustiques Anopheles. Les chercheurs anticipent une progression moyenne d’environ 5 % des cas dans plusieurs hautes terres d’Afrique de l’Est, notamment au Kenya et en Éthiopie, mais aussi dans certaines régions d’Angola, de Zambie et du nord-est de l’Afrique du Sud. Dans quelques zones côtières d’Afrique australe, l’augmentation pourrait atteindre 20 % d’ici 2100. Les fortes précipitations constituent également un facteur important : leur influence sur la prévalence pourrait apparaître deux à trois mois plus tard, en raison de l’augmentation des populations de moustiques.
Un possible recul dans les régions les plus chaudes
Le phénomène ne sera toutefois pas uniforme. Dans plusieurs territoires d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, le réchauffement pourrait finir par dépasser le seuil favorable au développement du vecteur. Le Nigeria, le Burkina Faso et le Mali pourraient ainsi enregistrer une baisse d’environ 4,5 % de la transmission d’ici 2100. Dans certaines zones sahéliennes, les températures pourraient même devenir incompatibles avec la survie des moustiques. Cette perspective ne signifie cependant pas que la maladie disparaîtra mécaniquement. Les précipitations, l’accès aux soins, l’utilisation des moustiquaires, les infrastructures sanitaires et l’évolution des populations de moustiques continueront de peser sur le niveau réel de transmission.
Un nouveau coût économique pour les États
Au-delà de la question sanitaire, cette redistribution géographique représente un enjeu économique majeur. Le paludisme réduit la productivité, alourdit les dépenses de santé des ménages et oblige les États à mobiliser davantage de ressources pour la prévention et la prise en charge des malades. Le déplacement du risque vers des régions montagneuses pourrait être particulièrement coûteux. Certaines de ces zones disposent de capacités de surveillance et de lutte contre le paludisme moins développé que les grands bassins historiques de transmission. Pour les gouvernements, l’enjeu sera donc d’éviter une simple course aux dépenses d’urgence. Cartographier les nouvelles zones à risque, renforcer les systèmes de surveillance, anticiper les besoins en médicaments et en équipements et adapter les infrastructures sanitaires pourraient permettre de réduire la facture future.
Le climat devient aussi une variable budgétaire
L’étude souligne finalement que la politique climatique et la politique sanitaire sont de plus en plus liées. Selon les chercheurs, contenir le réchauffement à 2 °C permettrait d’éviter environ cinq cas supplémentaires de paludisme pour 1 000 enfants en Afrique australe, avec des bénéfices potentiellement plus importants dans les régions d’altitude d’Afrique de l’Est. Pour les économies africaines, la réduction des émissions ne relève donc plus uniquement des engagements environnementaux. Elle peut aussi être considérée comme un investissement dans la productivité, le capital humain et la maîtrise des dépenses publiques de santé. Le changement climatique pourrait ainsi produire une nouvelle carte du paludisme : moins favorable à la maladie dans certains territoires aujourd’hui très touchés, mais plus dangereuse dans des régions qui s’en croyaient relativement protégées. Une redistribution qui oblige déjà les États à penser la lutte contre le paludisme à l’échelle du climat de demain, et non plus seulement de celui d’aujourd’hui.



