Industries extractives : L’Afrique paie le prix humain de la ruée mondiale vers les minerais stratégiques
La demande mondiale en cuivre, cobalt, lithium et autres minerais indispensables à la transition énergétique s’accompagne d’une forte augmentation des atteintes aux droits humains sur le continent africain. Un rapport publié par le Business & Human Rights Resource Centre met en évidence une progression spectaculaire des allégations en 2025. Cette tendance relance le débat sur la gouvernance minière, le partage des bénéfices et la responsabilité des entreprises internationales.

L’essor des technologies bas carbone transforme l’Afrique en acteur incontournable de la transition énergétique mondiale. Des batteries des véhicules électriques aux panneaux solaires, les minerais extraits sur le continent alimentent désormais une industrie stratégique en pleine expansion. Mais cette opportunité économique s’accompagne d’un coût social de plus en plus élevé. Selon le rapport Transition Minerals Tracker 2026, les allégations de violations des droits humains liées à l’exploitation des minerais de transition ont plus que doublé en Afrique en 2025, passant de 45 à 100 cas. Cette progression de 122 % illustre les difficultés persistantes des États à encadrer une activité minière qui connaît une accélération sans précédent sous l’effet de la demande mondiale. Le document couvre neuf minerais essentiels, dont le cuivre, le cobalt, le lithium, le nickel, la bauxite, le manganèse, le zinc, le minerai de fer et les terres rares.
La RDC et la Zambie au cœur des préoccupations
La République démocratique du Congo demeure le principal foyer des signalements recensés en Afrique. Premier producteur mondial de cobalt et acteur majeur du marché du cuivre, le pays concentre plus de la moitié des allégations enregistrées sur le continent. Les préoccupations concernent principalement les conditions de travail, les niveaux de rémunération, les risques sécuritaires et la cohabitation parfois conflictuelle entre exploitation industrielle et exploitation artisanale. Dans plusieurs bassins miniers, la sécurisation des sites s’est traduite par une militarisation qui accentue les tensions avec les communautés locales. La Zambie apparaît comme le deuxième pays le plus concerné. L’ambition des autorités d’accroître rapidement la production de cuivre s’est accompagnée d’incidents environnementaux majeurs, notamment des pollutions attribuées à des déversements de résidus miniers. Ces événements ont suscité des actions en justice et renforcé les critiques des organisations de la société civile. La Guinée figure également parmi les pays les plus exposés, tandis que l’Afrique du Sud, l’Ouganda, le Gabon, Madagascar et la Namibie enregistrent un nombre plus limité de cas.
Un défi économique pour les pays producteurs
Au-delà de la dimension sociale, cette situation soulève des enjeux économiques importants. Les minerais critiques représentent aujourd’hui l’un des principaux leviers de croissance pour plusieurs économies africaines. Les investissements étrangers se multiplient afin de sécuriser les approvisionnements destinés aux industries de l’automobile, de l’énergie renouvelable et des nouvelles technologies. Cependant, la multiplication des conflits sociaux et environnementaux constitue un facteur de risque pour les investisseurs. Les procédures judiciaires, les mouvements de protestation ou encore les suspensions d’activités peuvent retarder les projets, renchérir les coûts de production et fragiliser la compétitivité des pays producteurs. Le rapport souligne d’ailleurs qu’en 2025, plusieurs dizaines de manifestations, des grèves ainsi que de nombreuses actions judiciaires ont conduit au ralentissement ou à l’arrêt temporaire de certains sites miniers.
Les grandes compagnies sous pression
Les auteurs de l’étude observent que les allégations concernent principalement des projets exploités par de grands groupes internationaux, souvent cotés en bourse. Ces entreprises concentrent une part importante des signalements recensés à travers le monde. L’étude relève également qu’une proportion significative des mines concernées ne dispose toujours pas de politique publique clairement définie en matière de respect des droits humains, malgré l’attention croissante des investisseurs aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Cette faiblesse nourrit les critiques des organisations de défense des droits humains, qui réclament davantage de transparence, de mécanismes de recours accessibles aux populations affectées et un renforcement des obligations de vigilance.
Une gouvernance minière appelée à évoluer
Pour les auteurs du rapport, la montée des tensions montre que la transition énergétique ne pourra être considérée comme durable si elle repose sur des pratiques sociales contestées. Ils plaident pour un renforcement des législations nationales, une meilleure application des normes environnementales ainsi que le respect du consentement libre, préalable et éclairé des communautés concernées par les projets miniers. Les pays importateurs de minerais stratégiques sont également invités à rendre leurs exigences de diligence raisonnable plus contraignantes afin que les chaînes d’approvisionnement intègrent effectivement le respect des droits humains. À mesure que la compétition mondiale pour les minerais critiques s’intensifie, l’Afrique se retrouve face à un choix stratégique : transformer son immense potentiel géologique en moteur de développement inclusif ou voir s’accentuer les tensions sociales qui pourraient compromettre les bénéfices attendus de la transition énergétique mondiale.



