Dragage du chenal de Douala : L’internalisation pour réduire la facture et renforcer l’autonomie
Après avoir consacré plus de 156 milliards de FCFA en quinze ans à l’entretien du chenal d’accès au port de Douala-Bonabéri, l’autorité portuaire a engagé une réorganisation profonde de cette activité stratégique. Depuis 2018, le dragage est progressivement pris en charge par une régie dédiée, avec à la clé une baisse sensible des coûts, la création d’emplois et l’émergence d’un tissu de PME camerounaises autour de cette activité.

Pendant plusieurs années, l’entretien du chenal d’accès au Port autonome de Douala a représenté une charge financière particulièrement lourde. Les opérations de dragage, indispensables au maintien de la navigabilité et à l’accueil des navires, étaient largement confiées à des opérateurs internationaux. Sur une période de quinze ans, la facture cumulée aurait dépassé 156 milliards de FCFA. Pour l’entreprise portuaire, cette dépense constituait à la fois un coût récurrent et une dépendance à l’égard de prestataires extérieurs pour une fonction essentielle à son activité. C’est dans ce contexte qu’a été créée, en 2018, la Régie Déléguée du Dragage. L’objectif n’était plus seulement de réaliser des économies, mais de transférer progressivement au Port une compétence technique considérée comme stratégique. Cette évolution traduit une tendance plus large dans la gestion des infrastructures publiques : internaliser certaines fonctions critiques afin de mieux maîtriser les coûts, les délais d’intervention et les capacités opérationnelles.
Une flotte pour sécuriser la continuité des opérations
La réforme s’est accompagnée du développement d’un dispositif matériel destiné à permettre au Port d’intervenir directement sur son domaine maritime. La flotte mobilisée comprend notamment le MV Vigilance, le Monts Mandara et le Chantal Biya, réhabilité pour participer aux opérations. À cet ensemble s’ajoute une vedette hydrographique destinée aux levés bathymétriques, indispensables pour mesurer les profondeurs et identifier les zones nécessitant des interventions.
L’enjeu économique est important. Le chenal d’accès constitue l’une des principales infrastructures permettant au port de conserver sa compétitivité. Son envasement naturel peut réduire les tirants d’eau disponibles et, par conséquent, limiter les conditions dans lesquelles les navires peuvent accéder aux quais. Un dragage régulier permet donc de préserver la capacité opérationnelle de la plateforme portuaire. Pour un port qui constitue une porte d’entrée majeure pour les échanges commerciaux du Cameroun et de la sous-région, la disponibilité permanente du chenal représente un facteur déterminant de compétitivité.
Une facture annuelle ramenée à environ 5 milliards de FCFA
Le principal indicateur mis en avant par le Port autonome de Douala concerne l’évolution du coût du dragage. Alors que les dépenses engagées auprès de prestataires extérieurs avaient atteint plusieurs dizaines de milliards de FCFA sur quinze ans, le coût actuel de l’activité est estimé à environ 5 milliards de FCFA par an. Pour les cadres économiques, cette évolution doit toutefois être appréciée au-delà de la seule comparaison des montants. L’internalisation permet également à l’entreprise de constituer progressivement un capital technique : équipements, compétences, données hydrographiques, maintenance et capacité d’intervention.
Autrement dit, une partie de la dépense autrefois consacrée à l’achat d’une prestation extérieure contribue désormais à construire une capacité productive locale. La réforme transforme ainsi une charge d’exploitation en investissement dans le savoir-faire et les moyens opérationnels de l’entreprise. Cette logique peut également améliorer la prévisibilité budgétaire. La maîtrise directe des opérations donne davantage de visibilité sur la programmation des travaux et peut réduire la dépendance aux conditions commerciales imposées par des prestataires spécialisés.
Plus qu’une économie, une chaîne de valeur locale
La réforme du dragage produit également des effets sur l’écosystème économique camerounais. Le Port fait état de la création d’environ 100 emplois directs, auxquels s’ajoutent plusieurs milliers d’emplois indirects. Surtout, plus de 300 PME camerounaises auraient été mobilisées autour de cette nouvelle organisation. Ces entreprises peuvent intervenir dans différents segments associés aux opérations : maintenance, fourniture de matériels et de services, logistique, ingénierie ou encore sous-traitance.
Pour les économistes, cet effet multiplicateur constitue l’un des intérêts majeurs de l’internalisation. Lorsque la commande liée à une activité stratégique reste davantage dans l’économie nationale, une partie des revenus générés circule entre entreprises locales, soutient l’emploi et favorise l’accumulation de compétences. Le véritable enjeu consiste donc à savoir si cette dynamique peut être consolidée dans la durée. La disponibilité des équipements, la formation des personnels, la maintenance de la flotte et la capacité des PME locales à répondre à des standards techniques élevés seront déterminantes.
La souveraineté économique à l’épreuve de la performance
Le cas du dragage illustre finalement une question plus large pour les entreprises publiques camerounaises : jusqu’où faut-il internaliser les fonctions stratégiques ? L’expérience du Port autonome de Douala montre qu’une activité auparavant fortement externalisée peut devenir un levier de maîtrise des coûts et de développement de compétences locales. Mais cette stratégie ne produit des gains durables que si l’entreprise conserve un niveau élevé de performance technique et assure régulièrement le renouvellement de ses équipements. L’enjeu dépasse ainsi la simple réduction d’une facture. En renforçant ses capacités de dragage, le Port cherche à sécuriser son outil de production, à limiter certaines dépendances extérieures et à faire émerger une chaîne de valeur nationale autour d’une infrastructure essentielle au commerce extérieur. À terme, la réussite de cette réforme se mesurera moins au nombre de navires acquis qu’à la capacité du Port à maintenir durablement la navigabilité du chenal, contenir ses coûts et transformer cette autonomie technique en avantage compétitif pour la plateforme de Douala-Bonabéri



