A la UneAnalyse

Cameroun : Les financements engagés mais non décaissés, le défi de transformer les ressources en développement

Introduction

Les finances publiques camerounaises se trouvent aujourd’hui face à un enjeu majeur : il ne s’agit plus seulement de mobiliser des ressources, mais de les transformer efficacement en résultats économiques et sociaux. Dans un contexte marqué par d’importants besoins en infrastructures, en capital humain et en équipements publics, la disponibilité des financements ne garantit pas automatiquement leur contribution au développement. L’enjeu réside désormais dans la capacité de l’État à absorber ces ressources et à les convertir en réalisations concrètes.

Le débat sur les finances publiques camerounaises s’est longtemps concentré sur la dette et la préservation des équilibres budgétaires. Si cette préoccupation demeure essentielle dans un environnement marqué par le durcissement des conditions financières internationales, une autre dimension mérite une attention particulière : celle des financements déjà mobilisés mais dont les effets économiques restent encore différés.

C’est dans cette perspective qu’apparaît la problématique des Soldes Engagés Non Décaissés (SEND). Ces derniers correspondent aux financements issus des conventions signées avec les partenaires techniques et financiers, mais qui n’ont pas encore fait l’objet de décaissements effectifs. Au Cameroun, leur niveau atteint environ 5 107,4 milliards de FCFA, dont 4 917,3 milliards de FCFA au titre des prêts-projets, traduisant l’importance des ressources déjà mobilisées pour soutenir les investissements publics, mais dont la transformation en réalisations concrètes demeure encore progressive.

Les SEND ne doivent toutefois pas être interprétés comme un signe automatique de faiblesse financière ou de mauvaise gestion. Dans le financement des grands projets publics, un décalage entre l’engagement financier et le décaissement effectif est normal. Cependant, lorsqu’ils persistent durablement, ils révèlent une question centrale de gouvernance publique : la capacité de l’État à transformer les financements obtenus en investissements productifs.

Le Rapport sur l’économie camerounaise en 2025 illustre cette situation. Les recettes internes mobilisées ont atteint 4 928,2 milliards de FCFA, tandis que les dépenses exécutées se sont établies à 5 752,8 milliards de FCFA. Le déficit budgétaire global s’est situé à 714,3 milliards de FCFA, soit 2,1 % du PIB. Par ailleurs, l’encours de la dette du secteur public a été estimé à 14 736 milliards de FCFA, représentant 43,1 % du PIB, un niveau inférieur au plafond communautaire de 70 %.

Ainsi, le défi actuel des finances publiques camerounaises dépasse la seule maîtrise des équilibres budgétaires. Il concerne également la qualité de la dépense publique, l’efficacité de l’investissement et la capacité à produire davantage de valeur économique et sociale à partir des ressources disponibles.

L’analyse conduit ainsi, dans un premier temps, à examiner les SEND comme le reflet d’une capacité réelle de financement mais aussi d’une absorption encore perfectible (I), avant d’analyser les conditions permettant de renforcer la gouvernance des investissements publics et d’accélérer la transformation des financements en développement (II).

I. Les SEND, une ressource disponible mais encore sous-utilisée

A. Les SEND, reflet d’une capacité de financement

1. Des engagements financiers qui témoignent de la confiance des partenaires

Dans une économie en transformation, l’accès aux financements extérieurs constitue un levier essentiel pour accélérer la réalisation des investissements nécessaires au développement. Les besoins du Cameroun en infrastructures, en énergie, en transport, en agriculture ou encore en capital humain demeurent considérables. La mobilisation des ressources extérieures permet ainsi de compléter les capacités internes de financement et d’accompagner la mise en œuvre des politiques publiques prioritaires.

Les Soldes Engagés Non Décaissés s’inscrivent dans cette logique. Ils traduisent l’existence d’engagements financiers déjà obtenus auprès des partenaires techniques et financiers pour soutenir des projets identifiés. Leur présence témoigne donc, en premier lieu, de la capacité du pays à négocier et à obtenir des ressources destinées à financer son développement.

Cette dimension est importante dans l’analyse des finances publiques. Dans un contexte où les États doivent arbitrer entre la nécessité de financer les investissements structurants et la préservation des équilibres budgétaires, l’accès à des financements concessionnels ou à des conditions avantageuses constitue un atout majeur.

Le Cameroun a d’ailleurs poursuivi en 2025 une politique visant à maintenir sa crédibilité financière. Le Rapport sur l’économie camerounaise indique que l’encours de la dette du secteur public demeure maîtrisé à 43,1 % du PIB, un niveau inférieur au plafond communautaire de 70 %. Cette situation traduit la poursuite d’une stratégie visant à mobiliser les ressources nécessaires tout en préservant la soutenabilité financière de l’État. Ainsi, les SEND ne doivent pas être analysés uniquement comme une insuffisance dans l’exécution budgétaire. Ils constituent également le résultat d’une politique de financement qui permet au pays de disposer de ressources importantes pour soutenir ses ambitions de transformation.

2. Des ressources engagées dont l’impact économique demeure différé

Toutefois, la mobilisation d’un financement ne constitue que la première étape du processus de développement. La véritable valeur économique d’une ressource publique apparaît lorsque celle-ci est effectivement transformée en infrastructure, en équipement ou en service utile à la collectivité.

C’est précisément à ce niveau que la problématique des SEND devient stratégique. Une ressource engagée mais non décaissée demeure une promesse de développement qui n’a pas encore produit ses effets. Tant que les financements ne sont pas effectivement mobilisés, les projets associés ne contribuent pas pleinement à l’amélioration de la productivité, à la création d’emplois ou au renforcement du bien-être des populations.

Cette situation est particulièrement importante dans un contexte où les finances publiques sont soumises à des contraintes croissantes. Les ressources budgétaires doivent répondre simultanément à plusieurs exigences : assurer le fonctionnement régulier de l’État, honorer les engagements financiers, maintenir les dépenses sociales et financer les investissements nécessaires à la transformation économique.

Dans ce cadre, les SEND révèlent un enjeu majeur d’efficacité publique. Ils posent une question fondamentale : la capacité de l’État à transformer rapidement une ressource financière disponible en un résultat économique mesurable. Le défi n’est donc plus seulement celui de l’accès au financement. Il devient celui de l’absorption efficace des ressources mobilisées.

B. Les limites de l’absorption publique

1. Le passage difficile entre financement obtenu et investissement réalisé

La question des SEND met en lumière un changement profond dans la problématique du financement du développement. Pendant longtemps, l’insuffisance des ressources financières était considérée comme le principal obstacle à la réalisation des investissements publics. Aujourd’hui, l’expérience montre que la disponibilité des financements ne garantit pas automatiquement la réalisation des objectifs économiques.

Le véritable enjeu réside dans la capacité institutionnelle à transformer les ressources obtenues en projets effectivement exécutés. Cette exigence est d’autant plus importante que l’investissement public occupe une place centrale dans la stratégie de développement du Cameroun. Le Budget d’Investissement Public 2025 s’est établi à 1 852,1 milliards de FCFA en crédits de paiement, avec une forte orientation vers les infrastructures qui concentrent 60,8 % de cette enveloppe.

Cependant, l’efficacité d’une politique d’investissement ne dépend pas uniquement du volume des crédits disponibles. Elle dépend également de la capacité à programmer correctement les projets, à respecter les délais d’exécution et à garantir une utilisation optimale des ressources.

Un projet retardé est un coût économique pour la collectivité. Il reporte les bénéfices attendus, augmente parfois les coûts de réalisation et réduit l’impact attendu sur la croissance. Ainsi, la réduction des SEND doit être comprise comme un objectif d’amélioration de la performance publique.

2. Les contraintes institutionnelles de l’exécution des projets

La persistance des SEND trouve son origine dans plusieurs contraintes liées à la gouvernance des investissements publics. La première concerne la qualité de préparation des projets. La maturation insuffisante constitue souvent une source importante de retard. Un projet dont les études techniques, les procédures administratives ou les conditions de mise en œuvre ne sont pas suffisamment avancées peut difficilement connaître une exécution rapide, même lorsque le financement est disponible.

La deuxième contrainte concerne la coordination entre les différents acteurs intervenant dans la chaîne de la dépense publique. La réalisation d’un projet financé sur ressources extérieures implique généralement plusieurs institutions dont l’action doit être parfaitement articulée. Les retards dans la transmission des informations, la validation des documents ou la réalisation des procédures peuvent ralentir considérablement les décaissements.

La troisième contrainte concerne les capacités techniques et managériales nécessaires à la conduite des projets complexes. La gestion moderne des financements publics exige aujourd’hui des compétences spécifiques en planification, en suivi-évaluation, en passation des marchés et en gestion contractuelle.

La problématique des SEND dépasse donc largement la seule dimension financière. Elle renvoie à la capacité globale de l’État à organiser, coordonner et piloter efficacement son action publique.

II. Une gouvernance à renforcer

A. Mieux préparer les investissements

1. Renforcer la maturation des projets

La réduction durable des Soldes Engagés Non Décaissés passe d’abord par une amélioration de la préparation des investissements publics. La mobilisation d’un financement ne devrait intervenir qu’après avoir suffisamment sécurisé les conditions techniques, économiques, financières et institutionnelles nécessaires à l’exécution effective du projet.

Le nouveau cadre fixé par le Décret n°2025/01081/PM du 17 juin 2025, venu remplacer le Décret n°2018/4992/PM du 21 juin 2018 fixant les règles régissant la maturation des projets d’investissement public, s’inscrit dans cette logique de renforcement de la qualité de la dépense publique. Au-delà d’une simple procédure administrative préalable à l’inscription budgétaire, la maturation doit désormais être considérée comme un véritable instrument de sécurisation des investissements et de maîtrise des engagements financiers de l’État.

En effet, un projet insuffisamment préparé avant la mobilisation d’un financement expose l’État à plusieurs risques : retards dans le démarrage des travaux, faibles taux de décaissement, révisions contractuelles, augmentation des coûts et immobilisation prolongée des ressources engagées. Dans ce contexte, une mauvaise maturation peut contribuer à l’accumulation des SEND et réduire l’efficacité économique des financements obtenus.

La maturation apparaît ainsi comme un mécanisme essentiel de prévention des risques budgétaires. En garantissant que les projets disposent, en amont de leur financement, des études nécessaires, d’une évaluation réaliste des coûts, d’un calendrier d’exécution crédible et d’un dispositif institutionnel approprié, elle permet de limiter les écarts entre les engagements financiers et leur traduction opérationnelle.

Dans une période où l’État doit concilier financement de la transformation structurelle et préservation de la soutenabilité de la dette, la qualité de la préparation des projets devient donc un enjeu stratégique. L’objectif n’est plus seulement de mobiliser des ressources supplémentaires, mais de s’assurer que chaque engagement financier puisse effectivement produire les résultats économiques et sociaux attendus.

2. Améliorer le pilotage des financements

Au-delà de la maturation des projets, la réduction des SEND nécessite un renforcement des mécanismes de pilotage des financements publics. La gestion d’un financement extérieur ne peut plus être limitée à un suivi administratif des conventions signées. Elle doit s’inscrire dans une véritable logique de management de projet, fondée sur l’anticipation des difficultés, l’identification rapide des blocages et la responsabilisation des acteurs impliqués.

Dans cette perspective, les administrations doivent disposer d’une vision permanente de l’état d’avancement des financements mobilisés. Il devient nécessaire de suivre régulièrement les conditions de décaissement, les obstacles rencontrés, les délais contractuels et les actions correctrices à mettre en œuvre.

Un financement extérieur représente en effet un engagement économique qui doit être piloté avec la même rigueur qu’un investissement privé. Chaque retard dans le décaissement ou dans l’exécution d’un projet reporte les bénéfices attendus pour la collectivité et peut réduire l’impact économique initialement recherché.

La mise en place d’outils de suivi performants apparaît donc essentielle. Des tableaux de bord consolidés, associant les administrations financières, les ministères sectoriels et les structures responsables de l’exécution des projets, permettraient d’améliorer la circulation de l’information et d’accélérer la prise de décision.

Ainsi, la question des SEND doit progressivement évoluer d’une approche comptable vers une approche managériale. Il ne s’agit pas seulement de mesurer un stock de ressources non décaissées, mais de comprendre les facteurs institutionnels qui empêchent leur transformation en résultats.

B. Passer de la mobilisation à la performance

1. Faire des SEND un indicateur de qualité de la dépense publique

La problématique des SEND révèle une transformation profonde de la conception de la performance budgétaire. Pendant longtemps, la capacité d’un État à mobiliser des ressources financières constituait un indicateur majeur de sa crédibilité économique. Cette dimension demeure importante, mais elle ne suffit plus.

Dans une logique moderne de gestion publique, la performance se mesure également à la capacité à transformer ces ressources en résultats concrets. La question n’est donc plus uniquement de savoir combien de financements ont été obtenus, mais combien de projets ont effectivement été réalisés et quels effets ils ont produits sur l’économie et la société.

Les SEND peuvent ainsi devenir un véritable indicateur de qualité de la dépense publique. Leur évolution permet d’apprécier la capacité des institutions à exécuter efficacement les investissements programmés et à respecter les engagements pris dans le cadre des politiques publiques. Cette approche est cohérente avec les objectifs de consolidation budgétaire poursuivis par le Cameroun. Le Rapport sur l’économie camerounaise en 2025 souligne que la situation des finances publiques repose désormais sur un double impératif : préserver les équilibres macroéconomiques tout en maintenant la capacité de financer les priorités de développement. Dans ce contexte, améliorer l’absorption des financements disponibles devient un enjeu aussi important que la mobilisation de nouvelles ressources.

2. Transformer chaque financement en développement réel

Au-delà de leur dimension technique, les SEND posent une question fondamentale sur le rôle de l’État dans le processus de transformation économique. Un financement public n’a de valeur que lorsqu’il produit des effets visibles sur la vie des citoyens. Une route construite, une infrastructure énergétique opérationnelle, un équipement sanitaire fonctionnel ou un projet agricole effectivement réalisé constituent les véritables indicateurs de réussite d’une politique financière.

Cette perspective conduit à dépasser une vision strictement comptable des finances publiques. La maîtrise des équilibres budgétaires demeure indispensable, mais elle ne peut constituer une finalité en soi. L’objectif ultime reste de permettre au budget public de jouer pleinement son rôle d’instrument de développement. La réduction des SEND doit donc s’inscrire dans une stratégie plus large d’amélioration de la gouvernance publique. Elle suppose une meilleure articulation entre la planification, la programmation budgétaire, l’exécution financière et l’évaluation des résultats.

Le défi pour le Cameroun n’est donc pas seulement de disposer de financements suffisants. Il est de construire les capacités institutionnelles permettant de transformer ces financements en croissance, en compétitivité et en amélioration durable des conditions de vie.

Conclusion

Les Soldes Engagés Non Décaissés constituent aujourd’hui un révélateur important des nouveaux défis auxquels font face les finances publiques camerounaises. Ils ne doivent pas être interprétés comme un signe automatique de fragilité financière. Au contraire, ils témoignent également de la capacité du pays à mobiliser des ressources extérieures nécessaires au financement de sa transformation économique. Cependant, leur accumulation durable met en évidence une question centrale : celle de la capacité de l’État à convertir rapidement les engagements financiers en réalisations concrètes. Dans un contexte où les marges budgétaires deviennent progressivement plus contraintes, l’efficacité de la dépense publique devient un enjeu stratégique. Le Cameroun ne peut plus seulement rechercher davantage de financements ; il doit également renforcer sa capacité à utiliser pleinement ceux dont il dispose déjà. La véritable performance budgétaire ne se mesure donc pas uniquement au volume des ressources mobilisées, mais à leur capacité à produire des infrastructures fonctionnelles, des services publics efficaces et des capacités productives nouvelles.

Par Simon Pierre ONANA, Maître de Conférences Agrégé des Facultés des Sciences Économiques

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

9 + 1 = ?
Recharger

Veuillez saisir les caractères affichés dans le CAPTCHA pour vérifier que vous êtes humain.

Bouton retour en haut de la page